Après ses romans sur des personnages tels que Ravel, Zatopek (Courir), Tesla (Des éclairs), et un livre très dense (14), Jean Echenoz revient au roman de genre (espionnage ? aventure ?) façon Echenoz, avec son style, ses figures, son ironie discrète et son sens de l’absurde. Il reprend les codes du roman d’espionnage, pour mieux les subvertir en jouant avec les coulisses de la fiction, ses trucs et ses ficelles, établissant avec le lecteur auquel il s’adresse pour différents motifs, un lien de complicité malicieuse:

« Nous ne prendrons pas la peine de décrire Pak Dond-bok : il va jouer un rôle mineur et nous n’avons pas que ça à faire. »

Et

« Pak craignait avec raison pour sa peau, ce n’avait été qu’au prix de longues négociations, ouverture d’un copieux compte en Suisse et promesse d’exfiltration rapide, que les réseaux l’avaient convaincu de laisser utiliser son appartement comme planque, ne serait-ce que pour quelques heures, et de fournir un véhicule d’apparence officielle. Ce qui peut paraître invraisemblable dans un pays à ce point surveillé, mais je n’y peux rien non plus si les choses se sont ainsi passées. »

 

Son sens de la précision et du détail un peu maniaque lui fait faire de nombreuses digressions, parfois hilarantes :

« On ouvre toujours une boîte de médicaments du côté où la notice d’utilisation est pliée sur les pellicules, les comprimés, les gélules, de telle sorte qu’il faut refermer la boîte pour la rouvrir de l’autre côté. »

Et

« Quant à ceux qui n’avaient pas compris que le commanditaire se nomme Clément Pognel, nous sommes heureux de le leur apprendre ici. »

Concernant les noms quelque peu bizarres de certains personnages du roman (Lou Tausk, Alover, Lessertisseur, Pelestor, Objat…), ils participent à la  parodie, car il s’agit bien d’une parodie du roman d’espionnage.

 

Ne souhaitant pas m’attarder sur l’intrigue dont l’auteur dit lui-même qu’elle est « un mal nécessaire », je reprendrai la quatrième de couverture qui donne le ton (loufoque) du roman.

« Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé ».

 

Venons-en maintenant aux raisons qui m’ont poussé à présenter ce livre, publié il y a environ un mois.

Tout d’abord, je voudrais dire que je suis un fidèle lecteur d’Echenoz que je lis depuis une trentaine d’années. Fidèle ne veut pas dire inconditionnel, nous le verrons plus loin.

Il y a dans l’écriture de cet auteur un style (élégant, ciselé, virtuose, flamboyant parfois) et une voix singulière qu’on reconnait d’emblée. Il y a aussi une façon très visuelle, voire cinématographique de décrire certaines scènes, certains micro-évènements, fussent-ils loufoques. Son souci du détail rappelle certains ouvrages de Georges Perec et je pense notamment à un très court opus « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien ».

Il y a enfin, dans la plupart de ses ouvrages un humour (british est l’adjectif qui me vient) auquel j’adhère.

Concernant Envoyée spéciale, on retrouve l’univers de l’auteur et les qualités précédemment évoquées. Peut-être va-t-il plus loin encore cette fois dans la loufoquerie, l’aspect burlesque des personnages et des situations, les digressions, que dans ses précédents romans (d’espionnage).

Il faut dire que ce livre de plus de 300 pages est un des plus volumineux qu’il ait écrit. Il a pu donc prendre le temps de déployer son art de la fugue et des rebondissements rocambolesques.

Et c’est peut-être là que le bât blesse car quel que soit le talent de l’auteur, on s’essouffle au deux tiers de l’ouvrage qui de rebondissements en digressions parodiques ne parvient pas à nous tenir en haleine, comme pourrait le faire un vrai roman d’espionnage avec une vraie intrigue et des personnages plus crédibles.

C’est sans doute la limite de l’exercice auquel se livre l’écrivain et notamment dans ce livre trop long, de mon point de vue. Quoiqu’il en soit, Echenoz, avec cet ouvrage dont je recommande la lecture malgré mes réserves, continue son parcours d’excellence et demeure un des fleurons de l’écurie des Editions de Minuit.

 

 

 

 

 

 

 

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