janvier 2018

 

Regardez, il marche !… Petit bonhomme hésitant, titubant, tombe, se relève, s’élance… La mère tout sourire ouvre les bras… Il marche !… Les premiers pas de Claude !

A la récréation, il court après le ballon. Il court car… car… ça se voit moins quand il court… Claude boitille, clopine. Une jambe plus courte qui tire. Un déhanchement. Une oscillation. Maladroit, trébuche. Rires des copains. Mais quelle idée de l’avoir prénommé Claude !… Les noms marquent les corps, et Claude, évidemment, claudique. Il est tout bancale, pauvre petit boiteux !

Adolescent, Claude échappe souvent. Il marche, avale des kilomètres, comme pour conjurer le sort. On reconnait sa longue silhouette déséquilibrée, sa déambulation irrégulière, heurtée et rapide. Sa jambe gauche traîne, râcle le sol en pointillés. Puis on perd sa trace.

Cette nuit, Claude m’a réveillé… Habille-toi vite ! On part !… Il me prend la main, mais, on va où ?…, m’attache un sac sur le dos, y range une gourde… Suis-moi !

Il fait noir. Je ne sais pas où je mets les pieds. Je butte sur les cailloux. Lui, marche de façon décidée et oscillante. Sa taille élancée, son allure d’homme m’impressionnent et me rassurent. Il regarde droit devant, comme si l’horizon invisible l’aimantait.

La lumière du jour disperse les ombres. Je commence à avoir mal aux pieds… On marche sans pause. D’habitude on se promène, on observe, on parle… Mais aujourd’hui, c’est différent. Souvent il jette un coup d’oeil derrière lui. On dirait qu’il a vu le diable, ou un fantôme, ou une bête sauvage.

On passe les villages, foule les plates-bandes, traverse les vignes –tiens, un pilône… une cabane… un vélo dans la haie…-, on arpente les friches, parcourt les prés, s’enfonce dans les bois. Un petit nuage matinal comme une île orangée, c’est beau !… Le soleil frappe d’en haut, blanc. On suit un chemin cendré, cicatrice entre les herbes drues. J’ai soif !… Nos corps sont tendus, nos souffles courts… J’ai l’impression que, depuis tout à l’heure, Claude a encore accéléré. J’ai du mal à le suivre. J’allonge la foulée. J’adopte son rythme, me cale sur son allure. Je ne veux pas qu’il me lâche. J’aimerais tant m’asseoir dans l’herbe, ou sur une grosse pierre, guetter les lézards, écouter les insectes, manger des mûres…

Claude enfin s’arrête !… Il urine, boit une gorgée, retire son maillot brûlé de sueur…, et en route !

Reprend sa marche, torse nu, balance son grand corps, véritable automate, pendulaire, programmé. J’ai peur de me faire distancer. Je serre les dents… Tu vois papa, je te suis ! Je mets mes pas dans tes pas ! Tu boites et j’emboite ton pas ! Papa-Claude, je marche avec toi !

On avance toujours. J’ai mal partout… Le paysage s’assombrit. Il crie on arrive !... Il accélère,  poussé par les perspectives qui l’habitent, et, il s’arrête net, au bord d’un ourlet du terrain, face à une muraille. En se penchant, on voit un abîme, un canyon. Claude dit… J’ai failli sauter bien des fois !… Mais aujourd’hui je tiens ma revanche, tu es là, près de moi !… Allez viens, on va rentrer !.

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