L’autre jour, le téléphone sonna, m’arrachant à mes méditations matinales. C’était mon éditeur qui m’appelait. D’une voix atterrée, il me demanda : « Tu es là ?».

–   Oui, pourquoi ?

–   Il y a un bruit qui court.

–   Je ne l’entends pas.

–   Tu es bien le seul.

–   Et qu’en est-il ?

–   On dit dans le journal que tu aurais disparu. Mets-toi à ma place, cela m’a fait quelque chose.

–   Me mettre à ta place serait une façon de donner raison à ce bruit.

–   Vu l’émoi que cela provoque dans Paris, je te conseille de rester chez toi.

Amusé, j’allumai la télévision. Sur la une, je ne guettais pas en vain car soudain mon visage apparut en gros plan. Quel choc ! Le journaliste annonça ma probable disparition, selon un bruit émanant d’une source proche de moi et relayée par le journal. Je tendis l’oreille et me dis que ce bruit ne coulait pas de source.

Intrigué, je changeai de chaîne. Sur la deux, par chance on parlait de guerre, d’attentats et de morts. Fausse joie. Ma photo apparut et une jeune femme préposée aux mimiques de circonstance reproduisit le bruit de plus en plus insistant de ma disparition.

Las d’être disparu tout en étant là, je me levai, j’enfilai mon imperméable car le temps était à l’orage. Je fis fi du conseil un peu fou de mon éditeur et fuis mon appartement sans faire de bruit. Au rez-de-chaussée, la concierge hors loge malgré l’heure se rua sur moi et m’asséna sur place son cri du cœur « Vous êtes là ! ».

A l’angle du boulevard, je fus attiré par le vacarme du kiosque à journaux où des dizaines de unes ne cessaient de bruiter ma disparition. Cent mètre plus loin, c’est sous les premières gouttes de l’orage que j’arrivai au café Proust, à côté de chez Suan, mon coiffeur chinois. Je m’installai à ma table habituelle. Charles, le plus ancien des serveurs me rejoignit une tasse de tilleul sur son plateau. Ne recherchant pas le temps perdu, je l’apostrophai : « Vous avez entendu ce bruit ? ».

–   Oui, j’adore le tonnerre lorsqu’il claque ainsi. Cela me rappellent mes plus beaux souvenirs d’enfance, me répondit-t-il.

–   Merci pour la madeleine !

–   C’est un spéculos, tellement meilleur avec le tilleul.

–   Je parlais de vos souvenirs d’enfance.

–   Enfants, nous mangions des biscuits.

En veillant au grain par la fenêtre, je fus gagné par l’idée de partir à la poursuite de ce bruit qui courait. Sans perdre de temps, je fis sonner et trébucher quelques pièces de monnaie et en pleine précipitation me mis à courir vers l’immeuble du journal. Dans le hall, je m’enfermai dans  le premier ascenseur descendu. Envieux comme un jeune loup de frapper ma proie à sa tête, j’appuyai sur le bouton du dernier étage. En haut, une jeune femme, promenant sa vieille tasse fumante à la main, m’indiqua le bureau du patron. Je m’y engouffrai et me trouvai face un homme plus très frais et moulu par une nuit de travail.

–   D’où tenez-vous ce bruit ?

–   Lequel, me demanda-t-il ?

–   Il y en aurait plusieurs ?

–   A chaque jour suffit son bruit.

–   Sa peine !

–   Non son bruit, c’est une devise du métier.

–   Celui de journaliste ?

–   Non, de bruiteur.

–   Dans ce cas, dites-moi quel bruit courra demain que je prenne de l’avance sur lui !

Je vis ses lèvres bouger mais aucun son de sa voix ne me parvint. Puis il ajouta « maintenant, vous savez tout mais je vous fais confiance, alors motus …».

–   Je n’ai rien entendu, comme si votre bouche était cousue.

–   Il est des bruits qui n’atteignent pas l’oreille.

–   A quoi bon les émettre alors ?

–   La vie est bruit. Le battement d’aile de l’oiseau, la trainée de la limace sur une feuille, même la pousse du brin d’herbe hors de terre, tout est bruit pour qui sait entendre.

–   Celui que vous faites m’insupporte.

–   On est toujours gêné par le bruit des autres.

Une fureur m’envahit et je me mis à hurler : « à qui profite le bruit ? ».

–   Gardez votre calme, je ne suis que bruiteur, voyez cela avec notre designer.

Il me tendit une carte de visite sortie d’un tiroir en me disant que l’heure courait et qu’il devait s’en retourner bruiter pour le numéro du lendemain. Comprenant que l’entrevue allait tourner court, je ne fis pas long feu dans son bureau. Ni une ni deux et me voici devant l’immeuble à l’adresse indiquée sur la carte, ni deux ni trois au quatrième étage d’un immeuble cossu. Dans l’entrée je me trouvai nez à nez avec un chanteur connu depuis des années mais dont le nom m’échappait. L’hôtesse d’accueil m’assura que Monsieur Sibelle allait me recevoir. Cinq minutes plus tard, un homme au regard émoulu et au visage rasé de frais se présenta à moi : « Je suis Amédée Sibel, designer de bruits».

–   L’idée de ma disparition, c’est donc vous ?

–   C’est plutôt réussi n’est-ce pas ?

–   Vous auriez pu vérifier au moins.

–   A quoi bon ?

–   Et si j’avais réellement disparu ?

–   Cela aurait été formidable. Mon bruit nouveau serait devenu nouvelle.

–   Et alors ?

–   C’est beaucoup plus cher !

–   Ce que vous faites est affreux.

–   Vous y allez fort, tout travail mérite salaire.

–   Pas forcément respect.

–   C’est faux, le bruit s’honore !

–   Pour en faire du blé

–   Avec du son.

–   Un son d’un mauvais ton.

–   Détrompez-vous ! Le bruit c’est la vie. Le monde se nourrit de bruit et les gens sont avides d’en avoir plein. Voilà pourquoi on fait appel  à mes services.

–   Et ma disparition ?

–   Décidément, elle ne vous quitte pas.

–   Qui vous l’a commandée ?

–   J’ai promis le silence.

–   Cela doit vous changer. Et ce chanteur à succès que j’ai croisé dans la salle d’attente, un de vos clients je suppose…

–   Louis ? Un très bon client, en plein boum grâce à moi. Il est venu tester son prochain bruit.

–   C’est de la folie !

–   Non, du génie. Ma nouvelle trouvaille va faire exploser les ventes de ses disques.

–   Un bruit qui provoque une explosion. Pour une fois que cela se passe dans ce sens …

–   Et c’est bon pour Louis.

–   Le patron du journal m’a fait entendre le prochain bruit me concernant.

–   Et cela vous convient ?

–   Je ne sais pas il n’y avait aucun son.

–   C’est normal, il n’a pas encore payé les droits de bruitage.

–   C’est donc à vous que profitent les bruits !

–   Surtout à ceux qui  me les commandent.

Le lendemain mon éditeur m’appela et d’une voix faussement atterrée me demanda : « Tu n’es pas mort ?».

Stan Dell

Septembre  2013

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