« Dans les forêts de Sibérie » présenté par Christiane

 

Le mythe de la cabane ou le choix de la Solitude , fuite ou retrouvailles? Porte de sagesse?

Dans les forêts de Sibérie
Sylvain Tesson prix Medicis 2011

 

“je m’étais promis avant mes 40 ans de vivre en ermite au fond des bois.je me suis installé
dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal…un village à 120 klm , pas de
voisins,pas de route d’accès, parfois une visite.L’hiver, des temperatures de _30°, l’été des
ours sur les berges.Bref, le paradis”

C’est ainsi que le vit et le désire SylvainTesson qui de février à juillet 2010 a décidé de
vivre de cette façon dont il fait le récit dans le livre “Dans les forêts de Sibérie”.
” Tenir un journal féconde l’existence, il en va de la rédaction quotidienne comme d’un
diner avec sa fiancée””

Seul, mais avec livres, cigares et vodka. Une bonne soixantaine de livres qui vont de
la vie de Rancé à Casanova , de Jungêr à Nietsche de Shakespeare à Baudelaire…Son
journal égrène ainsi quelques phrases qui le touchent, par exemple, dans Rancé
de Chateaubriand:”Moins elle avait de but, et plus sa vie prenait sens”ce qui semble
finalement être le message du livre de Ph.Tesson

Quelques mots sur SylvainTesson

“Seul vrai ecrivain voyageur”

Né en 1972,il a fait le tour du monde à bicyclette ,traversé l’hymalaya à pieds du
Bouthan au Tadjikistan, il traverse les steppes d’Asie centrale à cheval..
Grand reporter pour des revues comme Grands Reportages.il est géographe et a fait un
DEA de Geoploitique .Chroniqueur d’une emission littéraire sur D8.
Son dernier livre:“Géographie de l’instant”
Escaladeur à mains nues toured la Eiffel, Notre Dame, chaque année, le 10 mars date
anniversaire du soulèvement tibétain de 1959 il installe le drapeau tibétain sur un
monument pour nous rappeler l’invasion chinoise.
Goncourt de la nouvelle.
Le wanderer,:faire la route sans rien en attendre
“Partir, c’est risquer de revenir de tout”

Grand voyageur, l’arrêt,l’immobilité lui apporte ce que le voyage ne lui apportait plus:
la paix.”…”jusqu’içi les montagnes j’avais apris à les escalader, à les dévaler jamais
encore je ne les avais regardées”

La cabane
La cabane est le royaume de la simplification, de la vie réduite aux gestes vitaux, ouvrant
sur la méditation :”lire, tirer de l’eau, couper le bois, écrire et verser le thé deviennent
des liturgies..Moi qui sautais au cou de chaque seconde pour lui faire rendre gorge et en
extraire le suc, j’apprends la contemplation.”
Dans son journal tenu au jour le jour, il décrit sa vie comme une découverte de la joie,
seulement troublée parfois par d’importunes visites de rudes pécheurs avec lesquels il
s’ennivre de vodka…Ses lectures dont il donne la liste le nourrisssent, Il lit des livres de
dandy, dit-il( “La vie de Casanova” ) mais aussi Saint Augustin tout en menant une vie
de moujik.et si quelques réflexions sur la solitude, l’écologie, la décroissance émaillent
son journal, il ne s’en fait pas le porte parole, pour lui la vie dans les bois n’est pas une
fuite mais “un élan vital dont le luxe “est la beauté”.Conscient de l’élitisme de ce
luxe il ne réclame pas un retour à la nature pour tous et ne fait aucun prosélytisme,.Son
expérience est plutôt hiérophanique en lui faisant toucher le sacré de la vie

Son seul regret: avoir oubllié d’emmener avec lui un livre de peintures pour contempler
des visages, car il n’a que le sien à voir dans le miroir.
Sa télévision est sa fenêtre devant laquelle il passe des heures à contempler les
changements de couleurs du ciel.Une mésange enchante ses journées:”quand je pense à
ce qu’il me fallait déployer d’activité, de rencontres de lectures et de visites pour venir à
bout d’une journée parisienne.Et voilà que je reste gâteux devant l’oiseau.La vie de cabane
est peut-êttre une regression. Et s’il y avait progression dans cette regression?”(p 53)

Le mythe de la cabane
La cabane est la premier ouvrage d’architecture, devenue mythe au 18eme s comme
retour à la nature d’après Rousseau.
Rêve d’enfant, c’est le lieu identitaire en dehors du monde adulte, lieu ou se reconstruire
un monde à soi. Refuge, espace de jeu et de retrouvailles du “Je” ,et au delà du “soi”c’est
aussi le lieu de la transformamtaion spirituelle, comme la grotte ou la hutte(de sudation
chez les Indiens d’Amérique du Nord)

On ne peut s’empêcher de penser à Thoreau et à “Walden dans les bois” paru en 1854,
qui fait le récit de sa vie dans une cabane qu’il a construite dans les bois près du lac
Walden durant 2ans et demie,une façon pour lui de dire non à l’industrialisation et de
faire preuve de résistance…
Si SylvainTesson s’enchante d’une mésange,Thoreau c’est un hibou qui l’enchante:”Je
me réjouis de l’existence des hiboux.Qu’ils poussent la huée idiote et maniacale pour les
hommes.C’est un bruit qui sied admirablement aux marais et aux bois crépusculaires
que nul jour n’embellit,suggérant une nature vaste et peu developpée,non reconnue des
hommes.Ils représentent les pensées tout à fait crépusculaires et insatisfaites propres de
tous…..pendant que je savoure l’amitié des saisons, j’ai conscience que rien ne peut faire de
la vie un fardeau pour moi. La douce pluie qui arrose mes haricots et me retient au logis
aujourd’hui n’est ni morne ni mélancolique, mais bonne pour moi aussi….je n’ai jamais
trouvé de compagnon aussi compagnon que la solitude”
Michel Onfray dans “Le recours aux forêts La tentation de Démocrite” dans un autre
register qu’on appréciera..se veut lyrique dans la forme tout en fustigeant la société:.
“je veux prendre le temps de planter un arbre, au moins de le regarder grandir, de le voir
pousser par ma fenêtre un arbre pour y lire les saisons

Bref, on retrouve le gout de la simplicité qui correspond à de nombreux mouvements
écologiques, slow food, slow life, le mouvement de la SV (Simplicité Volontaire.).
, la cabane inspire à nouveau les designers et les architectes: dans une visée utilitaire et
de loisir: Philippe Starck vend des maisons en bois à se monter soi-même; un architecte
japonais a concu des maisons en carton pour les sans-abris, havre de paix, espace à soi,
cabanons marseillais, cabanes utilitaires des charbonniers, palombières etc la cabane
demeure l’Idéal d’un Eden, où l’homme est en harmonie avec la Nature;

Sylvain Tesson n’est pas naïf, conscient du danger de la cabane qui remplit une fonction
maternelle et peut “mener à y végéter en état de semi-hibernation.Ce penchant menace
bien des Sibériens qui ne parviennent plus à quitter l’athmosphère de leur cabane.Ils
régressent à l’état d’embryon et remplacent le liquide amniotique par la vodka….Robinson
connait ce danger et décide pour ne pas s’avilir de diner chaque soir à table et en costume,
comme s’il recevait un convive.”

Le rituel est important pour conserver sa dignité et le sens des choses.

Dans cette pseudo solitude surgissent des questions et Sylvain Tesson s’étonne lui-
même:
”Me supporterai-je moi-même?,Puis-je à 37 ans me métamorphoser? Pourquoi rien ne me
manque-t-il?”

La solitude
Qu’est-ce que la solitude et existe-t-elle pour celui qui l’a choisie? “Seul” signifie sans
autre, mais ne dit rien du sentiment de solitude ou plutôt d’esseulement qui peut exister
même avec les autres. Différencier les deux, et le premier sens n’induit pas le second qui
en est indépendant.Seul? Que non,!
Car la solitude permet la rencontre avec soi-même , avec l’essentiel de la vie, et
développe les sensations qui procurent une véritable joie.Il y a des moments de
contemplation et d’activité naturelle et indispensable. Cependant pour Sylvain Tesson
l’espace immense de la Taïga est parfois inquiétant: mélèzes, pins sous la neige.Chaque
jour, Sylvain creuse la glace pour puiser de l’eau, “ce sentiment d’avoir gagné son
eau”il sort en raquette pour marcher, parfois 20 ou 50 klm.Il fait sien la phrase de
l’Hypérion(Holderlin):”ne pas se laisser écraser par l’immense,savoir s’enfermer dans le
plus étroit espace, c’est en cela qu’est le divin”
Un espace étroit au sein d’une imensité glacée.dans laquelle tous les sens s’aiguisent:
“Le non agir chinois du Tao qui aiguise la perception de toute chose.L’ermite absorbe
l’univers, accorde une attention extrême à sa plus petite facette .Assis en tailleur sous
l’amandier, il entend le choc du pétale sur la surface de l’étang.Il voit vibrer le bord de la
plume de la grue en vol.Il sent monter dans l’air l’odeur de fleur heureuse dont s’enveloppe
le soir.”
“Entre l’envie et le regret, il y a un point qui s’appelle le présent, on dispose de tout ce qu’il
faut lorsque l’on organise sa vie autour de l’idée de ne rien posséder”

C’est ainsi que se développent les perceptions, la vue de l’infiniment petit, le rapport au
temps et à l’espace, le retour à l’essentiel de la vie et l’accès au divin
“l’homme libre possède le temps, l’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant”

L’accès au divin

Ce divin, il va le trouver partout, dans le miroitement du soleil sur la neige, dans un
fragment de lichen,:partant pour une virée de 130 klm en 3 jours,”je traverse le chaos de
banquise.La neige a deposée une crème blanche au dessus des tranches bleues.je marche
dans le geteau d’un dieu boréal.Parfois le soleil illumine la pointe d’un glaçon, des étoiles
s’allument en plein jour.Sur les sections obsidionales, les craquelures courent dans la masse
de verre selon un schema recurrent, le dessin d’une arborescence à angles brisés.
;la ligne des cassures se scindent à la manière des arbres généalogiques ou des tiges de
certaines plantes.Cela correspondrait-il à une structure mathématique, à une écriture
determinee par les Lois de l’Univers? “ (Fractales?).; la glace du Baïkal est un mandala
dont le patient dessin sera efface par la chaleur et le vent. La glace est l’une des oeuvres
alchimiques de notre monde”
Et Dieu dans tout ça? Pour Sylvain Tesson: “C’est étrange ce besoin de
transcendence.Pouquoi avoir foi en un dieu extérieur à la création? les craquements de la

glace, la tendresse des mésanges et la puissance des montagnes m’exaltent davantage que
l’idée de l’ordonnateur de ces manifestations” “trop de choses à faire pour avoir le temps
d’inventer un dieu”..

Une sagesse

“ Vivre ne devrait consister qu’en ceci:prononcer sans cesse des actions de grâce pour
remercier le destin du moindre bienfait, être heureux c’est savoir qu’on l’est”…” alors que la
poursuite du Bonheur est une entrave à la sérénité”
L’infiniment petit qui relie le microcosme au macrocosme l’émerveille
“tenir en considération les inscectes procure la joie .Pénétrer dans la géographie de
l’insecte, c’est donner enfin aux herbes la dimension d’un monde.” :”Aimer un papou,
un enfant ou son voisin, rien que de très facile.mais une éponge!un lichen!voilà l’ardu;
éprouver une infinie tendresse pour la fourmi qui restaure sa cité”

Il rejoint ainsi des sages ,Saint François d’Assise ou Bouddha, la Vodka en plus.
C’est ce qui le rend proche, même si je préfère le champagne à la vodka.
Ce retour à la nature, même ponctuel dans l’érimétisme(6 mois pour 2 ans Thoreau!
) et supporté par des moyens techniques (internet, quand ça marche!) est une oeuvre
de pensée dans le renouvellement de perceptions, dans l’attention à l’instant, au vécu
corporel, difficile sous ces latitudes, à la solitude qui donne un pouvoir sur soi, voire sur
les autres.

Sylvain Tesson, nous livre son journal que j’ai lu comme un roman et peut être pris
comme un récit initiatique. Son style est simple, il sait faire preuve d’humour:
p71:””moins on parle et plus on vivra vieux, me dit Youri.Je ne sais pourquoi je pense
soudain à jean François Coppé;Lui dire qu’il est en danger”
Son journal est émaillé de reflexions, d’aphorismes qu’il affectionne;il en a écrit
plusieurs recueils dont “Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages “
« L’amoureux d’aphorismes vit dans l’urgence. Il n’a ni le temps de développer ses idées
ni assez d’espace pour s’épancher. Il préfère précipiter sa penséedans le bain chimique
de la formule »
A propos du thème de l’enfermement et du pouvoir:
“Du domaine des murmures” de Carole Martinez est un roman, reprenant le thème de
l’enfermement volontaire.Dans une écriture ciselée, elle nous fait partager la vie dans un
caveau de pierre de la jeune Exclarmonde qui refuse de se marier et choisit la réclusion
et par là même acquiert un pouvoir sur la sociéte et peut même entrâiner les hommes
aux croisades. Mais ce serait l’objet d’un autre BL sur le thème plus complet du pouvoir
du secret etc…

Christiane

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« La passagère du silence » présenté par Brigitte Laporte-Darbans

La Passagère du silence de Fabienne Verdier décrit un parcours individuel hors du
commun et l’histoire d’une initiation à la contemplation, au silence, à l’éthique poétique
et philosophique au travers de l’étude auprès d’un grand maître de la calligraphie et de
la peinture chinoise.
Son enfance, elle l’a subie auprès d’une mère triste, obligée d’élever seule ses 5
enfants. Elle dit : « J’ai vécu silencieusement cette injustice pendant de longues années,
avec une sourde révolte intérieure… Si petite et déjà triste, écorchée vive. Enfant et déjà
en quête d’un ailleurs… »
Après le bac, elle rejoint son père qui a suivi des études d’art. Elle dit : «  une première
formation me venant de lui me paraissait naturelle pour entreprendre mon voyage
d’apprentie peintre. »
Elle vit une vie dure, austère, dans une grande ferme abandonnée, face à la chaîne
des Pyrénées. Elle dit : « mon père m’enfermait dans une pièce avec trois pots en fer
trouvés sur une décharge publique, pendant des journées entières. Je devais, devant
ces natures mortes, tenter de comprendre avec mes brosses en soie de porc et une
palette bricolée, l’accroche de la lumière, la perspective de la composition, le juste
mélange des pigments de couleur aux huiles et essences subtiles…
Ce lieu d’inspiration m’a initiée à la solitude du peintre, au silence à proximité du monde
sensible et à l’apprentissage d’une vie monacale.
Elle intègre l’école des Beaux-Arts de Toulouse, elle est profondément déçue par
l’enseignement qu’on y délivre.
«On n’y étudiait plus les maîtres, il n’existait plus de modèles sur lesquels
s’appuyer». «Exprimez-vous !» répétaient les professeurs. «Le problème de savoir
s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir» la
rendait folle.
Fabienne Verdier s’y découvre un intérêt particulier pour les paysages chinois
traditionnels et s’initie à une technique qui la passionne : la calligraphie (occidentale).
« Commençait à s’ancrer en moi la conviction que, dans l’art calligraphique, se profilait
aussi un art de vivre. »
Sitôt son diplôme en poche, elle décide d’aller en Chine parfaire son éducation
artistique. Sans un sou en poche, elle profite d’un jumelage entre Toulouse et
Chonquing pour bénéficier d’un échange d’étudiants et d’une bourse d’études.
Fabienne Verdier est donc partie en septembre 1983, débordante d’enthousiasme, pour
le pays « des lettrés et des peintres, le pays du raffinement et de la poésie, de la sagesse
et de la cuisine ». Après les épreuves du voyage, l’humiliation endurée pendant l’escale
à Karachi, l’arrivée à Pékin avec plus de 24 heures de retard, l’interminable voyage (six
jours dans un train surpeuplé) jusque Chongqing capitale du Sichuan, ville industrielle,

triste et surpeuplée., C’est la découverte de conditions de vie très dures.
Elle est également déçue par l’enseignement prodigué. La République populaire qu’elle
découvre de l’intérieur est bien différente de la Chine dont elle rêvait. Les lettrés versés
dans les arts anciens, peintres, calligraphes, sculpteurs de sceaux, ne répondent
plus aux normes du réalisme socialiste, ils ont été bannis, rééduqués et interdits
d’enseignement.
La tendance du jour est au réalisme communiste et il ne fait pas bon s’écarter de
la ligne du parti. Plus d’art traditionnel, plus de grands noms comme professeurs.
On ne lui enseigne que l’art de faire des portraits modernes comme ceux qui font la
réputation du grand Mao. Mais Fabienne ne se laissera jamais décourager, elle est
déterminée à affronter tous les obstacles pour retrouver les maîtres survivants vieux,
isolés, sans élèves, méprisés, misérables. Elle veut les convaincre de la prendre pour
élève au risque d’être à nouveau emprisonnés. Un acharnement qui va porter ses fruits
lorsqu’elle rencontre le maître peintre et calligraphe Huang Yuan qui accepte de l’initier
aux secrets et aux codes de la culture ancienne.
Il y met une condition : tout reprendre à zéro et un préalable : faire un stage chez un
graveur de sceaux, pour s’assurer de sa motivation.
Pour le maître, la calligraphie est un organisme vivant. Il fallait qu’elle débute par un
apprentissage intérieur, par l’attitude mentale et physique nécessaire pour donner vie au
trait. »
« Le trait est une entité vivante à lui seul; il a une ossature, une chair, une énergie
vitale; c’est une créature de la nature comme le reste. Il faut saisir les mille et une
variations que l’on peut offrir dans un unique trait »
Avec humilité et patience, elle trace des centaines et des centaines de traits. Par le biais
des appréciations, des critiques qu’elle reçoit, des clés de lecture qui lui sont fournies,
elle entrevoit ce qu’a vocation de traduire en profondeur, dans son essence, le trait :
la trace furtive, éphémère qui nous enseigne doucement, mais sûrement, la saveur de
l’immortalité . Elle saisi que sur un tableau il ne doit rester rien d’autre que «l’esprit de la
forme» et «non la forme réelle à interpréter».
Elle apprend «le silence et le détachement des affaires du monde», entre «en
résonance avec les saisons», ne fait «plus qu’un avec les paysages»…

On est admis à quelques séances de « peinture à quatre mains », où s’instaure un
dialogue, entre le maître et la disciple, autour de l’avènement de l’œuvre.
« Le beau en peinture, selon l’enseignement des vieux maîtres, disait maître Huang,
n’est pas le beau tel qu’on l’entend en Occident. Le beau en peinture, c’est le trait animé
par la vie, quand il atteint le sublime du naturel. Le laid ne signifie pas la laideur d’un
sujet qui, au contraire, peut être intéressante : si elle est authentique, elle nourrit un
tableau. Le laid, c’est le labeur du trait, le travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat.
Les
manifestations de la folie, de l’étrange, du bizarre, du naïf, de l’enfantin sont troublantes

car elles existent dans ce qui nous entoure. Elles possèdent une personnalité et une
saveur propres, une intelligence. Ce sont des humeurs qu’il faut développer. Toi, en tant
que peintre, tu dois saisir ces subtilités. Mais l’adresse, l’habileté, la 
 dextérité qui, en
Occident, sont souvent considérées comme une qualité, sont un désastre, car on passe
à côté de l’essentiel. La maladresse et le raté sont bien plus vivants. » (…)
 « Le raté n’est
pas mauvais du tout. La faiblesse peut même être d’une élégance folle. La maladresse,
si elle vient du cœur, est bouleversante. Ce que tu viens de faire là est bouleversant.
La maladresse peut même constituer l’esprit du tableau. Si l’expression est sincère, elle
habitera forcément l’esprit qui la contemple.
Garde le côté cru, la fraîcheur dans le rendu.
Les légumes crus qui conservent leur saveur sont meilleurs et plus nourrissants que s’ils
sont mijotés en sauce et longuement préparés. Il faut œuvrer à la fois avec liberté et
rectitude. » (…)
J’avais l’impression qu’il m’apprenait à marcher sur une corde raide, comme un
funambule. (…)
« Il s’agit de suggérer sans jamais montrer les choses, disait le maître. L’ineffable, en
peinture, naît de ce secret, la suggestion. Tu dois parvenir à saisir cet état, entre le dit et
le non-dit, entre l’être et le non-être.
« Il faut de la discontinuité dans la continuité du trait. La danse du pinceau dans l’espace
laisse des blancs pour permettre à celui qui regarde de vivre l’imaginaire dans le
tableau, d’aller découvrir le paysage seul, par la suggestion, sans trop en dire, pour faire
jaillir la pensée. Si tu tentes d’achever une œuvre, d’enfermer sa composition, elle meurt
dans l’instant ».
Je pensai alors à cette idée de Jankélévitch : 
 « C’est dans l’inachevé qu’on laisse la vie
s’installer.
« Il ne s’agissait plus de copier mais d’inventer, d’improviser, de créer d’une manière
spontanée. Maître Huang avait caché tous les manuels. J’avais des hésitations, des
doutes, et c’est lui qui a travaillé à ouvrir les portes psychiques devant lesquelles je
reculais ……….
Au fur et à mesure des séances, il m’initiait aux théories de la composition, à
l’apprentissage et à l’attitude du vide de l’esprit face au papier que je devais aborder
pour donner vie au paysage à partir de mon moi intérieur.
Nous vivions la transformation sur la feuille blanche : la mutation du ciel devenu eau
était possible, la liberté d’inventer un univers s’offrait. »
« Si tu veux travailler les perceptions infinies à travers les lavis d’encre, il faut une
attitude d’humilité, de transparence; c’est seulement ainsi que tu feras naître dans tes
peintures une présence subtile. Quiétude, calme, silence. C’est le vide qui nourrira
ton futur tableau; sur ce terrain vierge la pensée doit jaillir dans l’instant, comme une
étincelle limpide».
Au fil des ans, à force de persévérance malgré de graves ennuis de santé, Fabienne
Verdier va devenir à son tour un maître de la calligraphie, reconnue comme un des leurs

par les vieux maîtres.
Elle dit : « Le calligraphe est un nomade, un passager du silence… Il est animé par le
désir de donner un petit goût d’éternité à l’éphémère. »
Elle dit en parlant d’elle : « Les fonds créés, je m’installe devant et, après des heures
de méditation, je trouve le chemin de l’inspiration et voyage enfin, le pinceau à la main,
dans d’infinis lointains.
Désormais, elle sait que «comme l’homme, le monde respire» et que «le calligraphe doit
avoir le coeur disponible pour être capable d’insuffler à son trait le pouls de l’univers».
Au delà de la trace il y a la vibration, celle du cœur, de l’esprit, le souffle de l’être.
« Ma peinture exprime un désir de volupté, de béatitude, un refuge contre la tristesse,
le plaisir procuré par les beaux paysages qui, depuis mon enfance, m’ont apporté les
moments les plus intenses de joie et de paix. J’ai compris que l’extase, qu’elle se crie
ou se taise, n’est pas un don du Ciel qu’on attend les bras croisés, mais qu’elle se
conquiert, se façonne, et que l’intelligence y a aussi sa part ».
Elle dit : « Ni vous, ni moi ne saurons probablement jamais ce qui au-delà de nos sens
et de notre intelligence nous parle encore d’une voix diffuse, lointaine. Pourquoi nous
enchante telle phrase musicale, pourquoi nous émeut telle peinture, pourquoi, en un
mot, le beau est beau ». Elle a consacré 10 ans de sa vie à tenter d’en savoir un peu
plus…

« La disparition de Jim Sullivan » de Tanguy Viel, présenté par François Minod

Dans son dernier roman la disparition de Jim Sullivan, Tanguy Viel se lance un  défi : écrire un roman américain, et donc selon ses propres dires un roman international, qui comme tous les romans internationaux sont  « traduits dans toutes les langues du monde et  se vendent dans beaucoup de librairies ». Et pour enfoncer le clou, l’auteur précise au tout début de son livre : « Jamais dans un roman international, le personnage principal n’habiterait au pied de la cathédrale de Chartres […] car en France, il faut bien dire, on a cet inconvénient d’avoir des cathédrales dans toutes les villes, avec des rues pavées autour qui détruisent la dimension internationale des lieux et empêchent de s’élever à une vision mondiale de l’humanité. Là-dessus, les Américains ont un avantage troublant sur nous: même quand ils placent l’action dans le Kentucky, au milieu des poulets et des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international ».

Au-delà de l’allusion faite à Christian Oster dont un des livres Dans la cathédrale
situe l’action autour de la cathédrale de Chartres, on reconnaît dès le début du roman l’esprit malicieux  et facétieux de l’auteur  qu’on avait apprécié dans ses ouvrages précédents, notamment dans L’absolue perfection du crime ou plus récemment dans  Paris-Brest.

Tanguy Viel partage avec Jean Echenoz et quelques autres auteurs des Editions de Minuit cette distance critique et cet humour pince-sans-rire d’une grande profondeur qui sont la marque de cette vénérable  maison.

Mais revenons à notre histoire. Qui est ce Jim Sullivan dont on pourrait croire que l’auteur va nous raconter la disparition ?

Eh bien, c’est un musicien folk américain des années 70, mort dans le désert du Nouveau Mexique en 1975, dans des conditions mystérieuses.

De ce personnage, il  sera peu question dans le roman de Tanguy Viel. C’est une sorte d’horizon, un aimant, un point de fuite inatteignable. En fait, Sullivan et le désert du Nouveau Mexique sont devenus la raison du livre.

Derrière Jim Sullivan, il y a le personnage principal  du roman, en chair et en os,  Dwayne Koster, 50 ans, divorcé, passablement alcoolique,  professeur de littérature américaine à l’université de Ann  Arbor (Michigan). L’autre personnage important  du livre est la voiture  de Dwayne Koster : une Dodge Coronet de 1969. Koster passe beaucoup de temps dans sa voiture à espionner sa femme qui a une relation avec un de ses collègues de l’université, de 20 ans son cadet, beaucoup de temps aussi à sillonner les routes en écoutant  la musique de Jim Sullivan ; à  la recherche de sa destinée  qui s’achèvera dans le désert du nouveau Mexique, à l’instar de Jim Sullivan qu’il finira par retrouver.

Une des particularités de ce roman tient au fait qu’il est déjà écrit (dans la tête du narrateur) et  le lecteur est convoqué à assister à la critique  des choix narratifs effectués. Cette mise en abyme de la narration,  pouvait laisser présager un procédé un peu systématique de l’auteur qui, n’arrivant pas à déplier la fiction, aurait trouvé une façon  d’esquiver le défi qu’il s’était lancé : écrire un roman américain. Mais au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, les commentaires du narrateur se font plus rares,  on glisse progressivement dans l’histoire. Et on y croit !

Nous avons donc au départ  un roman et un traité de théorie littéraire, un enchevêtrement virtuose et malicieux de l’action et du commentaire. Ce qui permet au passage de pointer les poncifs, les ficelles, les codes du roman américain ou pour être plus précis, d’un roman à l’américaine. Cette démarche littéraire fait de Tanguy Viel un grand  écrivain  qui, sous couvert d’écrire un roman américain, perpétue une certaine tradition de la littérature française chère à Voltaire et à Diderot.

C’est peut-être ça aussi la French touch.

 

 

 

 

 

« De l’intime, loin du bruyant amour » de François Julien présenté par Nicole Goujon

« Regarder à deux »

Pour le Buffet Littéraire sur le thème du REGARD, je vous propose de faire un clin d’oeil au dernier livre de François JULLIEN : « De l’intime. Loin du bruyant Amour », Grasset 2013. Plus particulièrement au chapitre X  intitulé : Vivre à deux, et précisément aux points 4 et 5 où il est question de « regarder à deux » (p. 221 à 232).

Rappel : François JULLIEN est philosophe et sinologue. Dans ses travaux il interroge nos présupposés intellectuels occidentaux et ébranle nos certitudes en passant par la pensée chinoise. L’homme est un chinois pour l’homme...

Dans son dernier livre il poursuit son approche du « bien vivre » avec la question de « l’intime » et s’intéresse à nos relations personnelles (peu/pas étudiées par la philosophie). Pour théoriser sa position, il n’hésite pas à mobiliser Homère, les tragiques grecs, saint Augustin, Montaigne, Rousseau, Stendhal (car il semble plus facile aux romanciers qu’aux philosophes de dire l’intime). En bref, l’enjeu du livre est de savoir, « loin du bruyant Amour », comment authentiquement vivre à deux ?

Cette présentation ne vise pas tant à introduire au livre qu’à faire entendre des éléments du chapitre X intitulé « Vivre à deux » sur la question du « regarder ensemble ». Le mieux est donc que je le cite en ménageant 2 temps : Regarder à deux un paysage (ou un tableau), et, Regarder le regard de l’autre…

1- Regarder à deux un paysage (ou un tableau)… :

« … c’est tout autre chose de regarder un tableau seul et de le regarder à deux. (p. 221)

« Seul, on se sent à l’étroit devant ce paysage : le regard glisse dessus, il n’a pas vraiment de prise, ne peut le pénétrer, s’y enfoncer ; on ne peut s’y mêler. ( p.222)

« … tout change quand on regarde à deux… Ce n’est pas tant qu’on se parle, qu’on commente – phrases plutôt banales : « Tu as vu », « C’est beau… ». Car cela deviendrait plutôt oiseux, à moins que cela justement n’introduise déjà un peu de jeu et ne libère de cette oppression du Beau : au lieu que cette beauté se referme sur elle-même, nous ouvrons, à deux, un champ contemplatif. (p. 224)

«  Regarder à deux fait exactement « baigner » dans le paysage (ou le tableau). Au lieu que le regard se crispe pour s’en saisir, il peut évoluer : au gré, de façon détendue, parce qu’il n’est plus à l’étroit, exigu, parce qu’un autre regard est là, auprès, qui va aussi son chemin, évolue de concert et silencieusement l’accompagne. On ne regarde pas nécessairement la même chose, ni au même instant – ces deux regards ne se doublent pas ; mais justement, cela ouvre du champ ou de l’espacement libérant de la fixation, permettant la circulation : un échange tacitement a lieu, à deux, dans lequel se livre le paysage. C’est-à-dire que, dans cet entre ouvert entre nous, le paysage (le tableau) peut aussi « entrer ». Il trouve à se déployer dans ce champs d’intentionnalité partagée, en même temps que les regards, en s’alliant, connivents, chacun comptant aussi sur l’autre, débordent spontanément de leur exiguïté. (p. 225)

« Je me méfie de regarder seul un paysage… Regarder seul renvoie à soi ou plutôt à la limite du « soi », au confinement de soi, et le paysage, du même coup, reste inatteignable… Regarder à deux, en revanche, est joyeux – nécessairement joyeux, joyeux parce que généreux. Cette beauté devant nous n’est plus muette, retirée, séparée, est non plus seulement devant mais entre, devient parlante, communicante. Partir à deux (en « week-end », à Paris, à Rome, à Venise) n’est pas qu’une annonce de publicité. Car on ne peut regarder, se promener, à Paris, à Venise, qu’à deux ; sinon c’est trop douloureux. Non pas qu’on jalouse les autres (les couples), qu’on se sente seul à côté d’eux, mais simplement parce que, seul, on n’y parvient pas. Non pas, je le répète, qu’on voie mieux, qu’on remarque autre chose quand on est deux, mais on voit d’une autre façon, en ex-istant l’un par l’autre et donc se tenant aisément hors de soi, se projetant, se promenant dans ce paysage ou ce tableau. C’est la façon d’être devant ce paysage qui a changé… (p. 225-226)

« Si regarder change radicalement quand on regarde à deux, regarder change de nouveau tout aussi radicalement quand quand on regarde à trois ou plus de trois, en groupe, en foule, en famille. Car la foule, l’intime le sait, commence à trois : le « tiers ». Or le regard à trois est un regard qui soit à nouveau s’isole, soit se distrait avec les autres… Il est le regard de ceux qui descendent de l’autocar, prennent des photos, lâchent leur phrase de commentaire, payant leur écot à la sociabilité, et remontent s’asseoir à leur place… (p. 226-227)

 

2- Regarder le regard de l’autre…

«  … il n’y a pas seulement « le soleil ni la mort », selon la formule célèbre, qui « ne se peuvent regarder fixement ». Il y a aussi le regard d’autrui. On dit : « se regarder droit dans les yeux », attitude, affirme-t-on, de la franchise ; mais on ne peut regarder quelqu’un droit droit dans les yeux, sait-on bien, plus de quelques secondes. Car, le regard étant ce qui seul, de toute la personne, fait affleurer directement son intérieur au-dehors, à la surface, ne le recouvrant plus d’un voile de chair ou de quelque épaisseur, regarder le regard de l’autre, en face à face, frontalement, met l’autre trop à nu, ne respecte pas sa frontière, fait intrusion dans son dedans, et réciproquement, tourne au duel et au défi ; en devient violent ou indécent. Très tôt, c’est intolérable. Or, dans l’intime, au contraire, et c’est ce qui révèle et prouve qu’il y a bien intimité, on peut se regarder se regardant – songe t-on pendant combien de temps ? On ne le mesure pas. Car on ne se défie plus, on ne se dévisage plus, on se comprend…  Chacun s’épanche dans le regard de l’Autre… Ce regard s’écoule, comme une eau, il n’a plus de raison de s’arrêter. (p. 228)

«… la regarder me regardant : cela pourrait durer des heures. Cela pourrait même ne jamais s’arrêter…. La regarder me regardant me fait l’accompagner en moi-même : je suis passé « de son côté », en même temps que le mien s’ouvre. Car, de me regarder regardé par elle, de me découvrir découvert par son regard qu’elle promène à son gré, libère du confinement du « moi », m ‘épand parmi les choses, en douceur, au lieu de me laisser sous la tutelle vigilante de ma volonté. Passage à la limite, discret mais vertigineux… commençant à m’apercevoir du dehors…(p. 229-230)

« Le rabaissement » de Philip Roth, présenté par Brigitte Laporte Darbans

 

Le rabaissement de Philip Roth est le trentième livre de Philip Roth. Alors que l’histoire est assez désolante, le livre est limpide, intelligent, érotique.

Il commence par ces mots simples :

« Il avait perdu sa magie. »

C’est une tragi-comédie en trois actes avec comme comédien principal Simon Axler.

Je continue : « Il avait perdu sa magie. L’élan n’était plus là. Au théâtre, il n’avait jamais connu l’échec, ce qu’il faisait avait toujours été solide, abouti. Et puis il s’était produit cette chose terrible : il s’était soudain retrouvé incapable de jouer. Monter en scène était devenu un calvaire. Au lieu d’être certain qu’il allait être extraordinaire, il savait qu’il allait à l’échec. Cela se produisit trois fois de suite et, à la troisième, cela n’intéressait plus personne, personne n’était venu. Il n’arrivait plus à atteindre le public. Son talent était mort…

Le charisme qui avait été le sien, toute son originalité, ses singularités, ses traits distinctifs,tout ce qui avait fonctionné pour Falstaff, Peer Gynt et Oncle Vania, et qui avait valu à Simon Axler d’être reconnu comme le dernier des meilleurs comédiens américains du répertoire classique, rien de tout cela ne marchait plus, quel que fût le rôle. Tout ce qui avait fonctionné pour faire de lui ce qu’il était ne faisait maintenant que lui donner l’air d’un fou. Il avait conscience à chaque instant d’être sur scène, de la pire façon qui fût. Autrefois, quand il jouait, il ne pensait à rien. Ce qu’il faisait bien, c’était par instinct. Maintenant il pensait à tout, et cela tuait toute spontanéité, toute vitalité. Il essayait de contrôler son jeu par la pensée, et il ne réussissait qu’à le détruire. Bon se rassurait Axler, c’est un accident de parcours.

Même s’il avait déjà la soixantaine, cela passerait….

Cela ne passait pas. Il était incapable de jouer… Maintenant il redoutait chaque représentation, il la redoutait toute la journée. Toute la journée il était hanté par des pensées : je ne vais pas y arriver, je ne serais pas capable de le faire, ce n’est pas un rôle pour moi, j’en fais trop, ça sonne faux….

Quand il arrivait au théâtre, il était épuisé…

Il avait à peine plus de trois ou quatre ans qu’il était déjà fasciné par le fait de parler, et qu’on lui parle. Dès le début, il avait eu le sentiment d’être dans une pièce de théâtre. Il savait se servir de l’intensité de l’écoute, de la concentration, comme les acteurs de moindre envergure se servent du tape-à-l’œil. Il avait également ce pouvoir dans la vie, en particulier, lorsqu’il était plus jeune, auprès des femmes qui ne savaient pas qu’elles avaient une histoire personnelle jusqu’à ce qu’il leur révélât qu’elles en avaient une, et une voix, et un style qui n’appartenaient qu’à elles. Avec Axler, elles devenaient des actrices, elles devenaient les héroïnes de leur propre vie. Peu d’acteurs de théâtre savaient parler et écouter comme lui et pourtant il ne savait plus faire ni l’un ni l’autre…

Toute parole qu’il prononçait semblait jouée et non parlée. La source première de son jeu était dans ce qu’il entendait, sa réaction à ce qu’il entendait en était le cœur, et s’il ne pouvait ni écouter ni entendre, il n’avait rien sur quoi s’appuyer.

On lui demanda de jouer Prospero et Macbeth au Kennedy Center – difficile de rêver double programme plus ambitieux – et il fut lamentable dans les deux rôles, mais surtout en Macbeth.

Il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdi, il n’arrivait pas à jouer le Shakespeare assourdissant, or il avait joué Shakespeare toute sa vie. Son Macbeth était grotesque, tous les gens qui l’avaient vu l’avaient dit, et même des gens qui ne l’avaient pas vu…

Beaucoup d’acteurs auraient eu recours à l’alcool pour se tirer d’affaire… mais Axler ne se mit pas à boire, au lieu de cela il s’effondra. Sa chute fut phénoménale.

Le pire, c’était qu’il était lucide quant à sa chute tout comme il était lucide quant à son jeu. Sa souffrance était atroce et, en même temps, il n’était pas sûr qu’elle fut authentique, ce qui ne faisait qu’empirer les choses…

Être seul le terrifiait, il ne parvenait à dormir que deux ou trois heures par nuit, il mangeait à peine, chaque jour il envisageait de se tuer avec le fusil qu’il avait dans le grenier et tout cela demeurait malgré tout du théâtre, du mauvais théâtre. Quand on joue le rôle de quelqu’un qui craque, il y a une structure, un ordre. Quand vous vous observez, vous-même en train de craquer, que vous jouez le rôle de votre propre fin, c’est autre chose, quelque chose qui est submergé par la peur et l’épouvante.

Il n’arrivait pas à se convaincre qu’il était fou, pas plus qu’il n’arrivait à convaincre ni lui-même ni qui que ce fut qu’il était Prospero ou Macbeth. Même comme fou, il manquait de naturel. Le seul rôle à sa portée était le rôle de quelqu’un qui joue un rôle. Un homme sain d’esprit qui joue un fou. Un homme maître de soi qui joue un homme désemparé.

Un homme à la réussite éclatante, ayant une notoriété dans le monde du théâtre, un grand acteur baraqué, mesurant un mètre quatre-vingt-treize, avec une grosse tête chauve et un corps de bagarreur puissant, poilu, un visage formidablement expressif, avec une mâchoire volontaire, des yeux bruns sévères, une grande bouche à laquelle il pouvait faire faire toutes les grimaces du monde, et une voix, une voix grave, pleine d’autorité, qui venait du fond de la cage thoracique, toujours un peu grondante ; un homme qui cultivait scrupuleusement le style noble, qui donnait l’impression de pouvoir faire face à n’importe quoi et se couler avec facilité dans tous les rôles offerts à l’homme, l’incarnation même de la résilience invulnérable, un homme qui semblait avoir intégré dans son être l’ego d’un géant à toute épreuve ; c’est cet homme-là qui jouait l’avorton insignifiant. Il hurlait lorsqu’il se réveillait au milieu de la nuit et se retrouvait piégé dans le rôle d’un homme privé de lui-même, de son talent, de sa place dans le monde, un homme méprisable qui n’était rien de plus que l’inventaire de ses défauts. Le matin, il restait terré dans son lit pendant des heures, mais au lieu d’échapper à son rôle, il ne faisait que le jouer. Et quand il finissait par se lever, la seule chose à laquelle il pouvait penser était le suicide, et pas seulement sa simulation. Un homme qui voulait vivre jouant un homme qui voulait mourir. »

Sa femme le quitte, son public aussi, et son agent, un vieillard de 80 ans, ne peut plus rien pour lui, pas même le convaincre de retourner en scène.

Axler se retrouve seul, isolé de tous et de tout dans sa maison de campagne au milieu des bois toujours tenté par le suicide. Comment vivre, nous demande Roth à travers Axler, quand oniju ne croit plus dans ce jeu de rôle qu’est l’existence ?

Incroyable cet homme qui jouait sans s’en rendre compte et qui maintenant ne peut plus perdre la conscience qu’il joue et qui de ce fait ne peut plus jouer juste. Ce sentiment d’extériorité à lui-même le mène à la dépression.

Obsédé par le suicide, Axler entre à l’hôpital psychiatrique, ce qui accroît son impression d’échec et d’humiliation.

Autant Axler ne peut plus jouer juste, autant Philip Roth écrit juste, on ne peut pas croire que cette histoire ne soit pas son histoire tellement c’est écrit « vrai ». Ce livre est, je me répète, limpide.  Mais Axler va rencontrer – coup de théâtre – Pegeen. Pegeen passe le voir, il l’a vu naître à la maternité, il était alors un ami très proche de ses parents, acteurs eux aussi, mais acteurs ratés. « Pegeen vivait en lesbienne depuis qu’elle avait vingt-trois ans. Il était vraiment peu probable qu’Axler et elle deviennent amants quand elle aurait quarante ans et qu’il en aurait soixante-cinq. »

Pegeen vient de rompre avec sa compagne Priscilla. Rupture due au fait que Priscilla a décidé de changer de sexe et de «devenir un homme hétéro».

Pegeen, par contre coup, a pris la décision de se transformer, en femme hétérosexuelle. Et c’est à Simon, qu’elle confie la tâche de mener à bien la métamorphose.

Elle va lui inspirer une passion  érotique.

« Pendant les premiers mois, ils se levaient rarement avant midi. Ils n’arrivaient pas à se quitter.

Pourtant avant l’arrivée de Pegeen, il était persuadé qu’il était un homme fini : il en avait bel et  bien fini avec le métier d’acteur, les femmes, les rapports humains, fini à jamais avec le bonheur. »

 

Et voilà que le sexe, le plaisir est de retour et pour Philip Roth on le sait, c’est le seul remède capable de ramener à la vie.

Le voici qui endosse le costume de Pygmalion avec volupté, avec une sensualité effrénée mais aussi candide. Il va transformer Peggeen, il devient le metteur en scène de cette transformation, lui payant robes, souliers à talons hauts, maquillage, bijoux, nouvelle coiffure. Fini le look ‘butch’ de la jeune femme. Il croît y arriver. Il est comblé et croît la combler, mais !

Roth aborde frontalement la question dans le troisième chapitre intitulé : « le Dernier Acte », titre prémonitoire.

« Les douleurs liées à sa colonne vertébrale empêchaient Axler de faire l’amour dans la position du missionnaire, ou même sur le côté. Aussi restait-il allongé sur le dos, et c’est elle qui le chevauchait, en s’appuyant sur les genoux et les mains pour ne pas peser de tout son poids sur son pelvis. Au début, une fois perchée là-haut, elle perdait tout son savoir-faire, et il dut la guider des deux mains pour lui expliquer comment s’y prendre. »

« Je ne sais pas quoi faire, avait timidement dit Pegeen.

Tu es sur un cheval, lui avait dit Axler. Joue la cavalière. » …

« Elle maîtrise vite l’art de le chevaucher, puis elle demande à être frappée, frappée de plus en plus fort. »

J’aime que Philip Roth nous parle de son sexe en érection sans jamais être vulgaire. Il met le sexe en position centrale, c’est la colonne vertébrale. Il n’est pas macho, le plaisir sexuel est toujours partagé, il est toujours attentif à ce que sa partenaire soit consentante.

Le sexe est présent dans tous les livres de Roth. Il peut être tantôt problématique, tantôt obsessif. Cette quête du plaisir sexuel dans ces derniers livres devient vitale car elle permet semble t-il de résister à la déchéance de la vieillesse et à l’attrait de la mort. On voit bien là le combat entre Éros et Thanatos.

La rencontre avec les parents de Pegeen a lieu, ils n’acceptent pas cette relation de leur fille avec un homme de leur âge, le père surtout. Il est possessif, exclusif, ne veut pas perdre sa fille ; il n’aura de cesse de détruire cette relation.

« Au lit, le soir qui suivit la visite de son père à New York, Axler dit à Pegeen : « Je voudrais que tu saches que je trouve insensée toute cette histoire avec tes parents. Je ne comprends pas qu’ils prennent cette place dans notre vie. Ils en prennent beaucoup trop et , à mon avis, ça n’a guère de sens. »

Nous par contre lecteur de cette histoire écrite avec sincérité, une sincérité désarmante, nous acceptons totalement cette histoire. Nous n’avons pas envie de prendre position contre cette histoire, elle est vraie, c’est une histoire de la vie, on y croît et on veut y croire, on veut croire que le sexe lui redonne la vie.

Une nuit, au lit Pegeen dit à Axler : « J’ai une fille pour toi. Tu aimerais que je te l’amène ? »

Ils vont faire l’amour avec Lara. Axler à son tour ne croyant pas prendre de risque lui propose de rencontrer Tracy. Tracy tombe amoureuse de Pegeen.

Et Axler se dit : « J’ai fait le mauvais calcul. Je n’ai pas bien réfléchi. Il n’était plus le dieu Pan. Loin de là. »

Elle lui demande de lui faire un enfant.

« Seul dans la pièce, Axler exultait de constater le retour de ses forces et de son élan vital, le reflux de son humiliation et la fin de son éclipse. »

« Au lit dans le noir, deux semaines jour pour jour après la soirée avec Tracy, lorsqu’il commença à l’embrasser et à la caresser, elle s’écarta et dit : « Je ne suis pas d’humeur à ça ce soir. »…

« Le lendemain, Pegeen annonce au petit déjeuner :

– C’est fini

– Qu’est-ce qui est fini ?

– Ça.

– Mais pourquoi ?

– Ce n’est pas ce que je veux. Je me suis trompée. »

Elle est redevenue lesbienne.

« Elle partit dans sa voiture, et l’effondrement se produisit en moins de cinq minutes.

Il monta au grenier, se préparant à appuyer sur la détente de son fusil de chasse… »

« Je peux le faire, je peux le faire se répétait t-il…jusqu’à ce que, finalement, il lui vienne à l’idée de se raconter qu’il se suicidait au théâtre. Dans une pièce de Tchekhov. Quoi de plus approprié ? Cela constituerait son retour sur la scène, et peut-être faible qu’il était, risible, humilié, incarnation de treize mois d’erreur d’une lesbienne, il lui faudrait tout son talent pour mener la chose à bien. Afin de réussir pour la toute dernière fois à rendre réel l’imaginaire, il faudrait qu’il se raconte que le grenier était un théâtre et qu’il était Konstantin Gavrilovitch

Treplev dans la dernière scène de La Mouette. Vers vingt-cinq ans, il avait joué le rôle… et ce fut son premier grand succès à New York. »

Je peux le faire … Je peux le faire se répétait-il…

« Il y avait une note de dix mots qu’on trouva à ses côtés lorsque le corps fut découvert quelques jours plus tard…

« Il faut vous dire que Konstantin Gavrilovitch s’est tué. » C’est la dernière phrase de La Mouette. Il avait réussi son geste, lui, la star reconnue… »

« L’éloge de l’ombre (Junichirô Tanizaki) » présenté par François Minod

Ce court recueil, écrit en 1933 a été traduit en français en 1978 et publié une première fois aux Presses orientalistes de France. Il faut rendre hommage aux Éditions Verdier d’avoir réédité ce bijou littéraire en 2011 dans la remarquable traduction de René Sieffert.

Dans cet essai Tanizaki tente de nous faire partager sa conception japonaise du beau dans la vie quotidienne du Japon traditionnel : la douceur d’une lumière naturelle tamisée par les Shôji ( cloisons mobiles), le Toko no ma (espace esthétique de la maison japonaise où sont mis en valeur  une estampe, une œuvre d’art et un arrangement floral), le bol laqué dans lequel est servie la soupe de miso, le frémissement du thé dans la porcelaine…
Tout en reconnaissant les bienfaits qu’apportent les progrès techniques dus à la fée électricité, Tanizaki estime que les règles élémentaires de la vie quotidienne sont menacées par l’excès de lumière crue, de néons, de guirlandes d’ampoules multicolores. C’est tout un art de vivre que défend  l’auteur, basé sur les jeux subtils entre l’ombre et la lumière, les reflets qui captent de biais le regard, dévoilent les contrastes et les reliefs, créent une atmosphère propice à la contemplation.

À la culture de la clarté, de l’éclat, de la transparence qui se profile en ce début du vingtième siècle,  il oppose celle de la profondeur, de l’ombre feutrée de la tradition.
Tanizaki, au fil des pages, non sans humour (voir plus loin le passage sur les lieux d’aisance), nous fait voyager dans cet empire des signes qu’est le Japon traditionnel. Nous ne pouvons pas ne pas penser à Roland Barthes qui, en sémiologue avisé, a su décrire avec beaucoup de finesse ce Japon traditionnel qu’il affectionnait tant.
Concernant l’éloge de l’ombre,  tout en rendant hommage à l’immense talent littéraire de son auteur,  on est parfois irrité par un discours trop culturaliste qui brode à l’excès sur le thème de l’antagonisme entre occident et orient.

« Chaque fois que dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais les lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mouse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie ouverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance  de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert feuillage. Au risque de répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables… »

Eloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki , Editions Verdier, P19, 20

L’intime de Nicole Goujon

 

Je vous propose d’approcher trois auteurs dont les textes me semblent pouvoir faire écho au thème de l’Intime dans des styles et registres différents :

–                 Rainer Maria Rilke, 1875-1926 : Correspondances avec Lou Andreas-Salomé et avec Franz Xaver Kappus ; + poème « Portrait intérieur ».

–                 Violette Leduc, 1907-1972 : roman : « Thérèse et Isabelle ».

–                 Pascal Quignard, 1948- : roman : « Les solidarités mystérieuses ».

 

1. Rainer Maria Rilke : l’intime de lui-même

Il a écrit 18000 lettres !… Ce qui frappe dans sa correspondance c’est sa retenue, sa pudeur – des secrets, des incertitudes -, pudeur alliée à la confiance et à la confidence. Ses correspondantes lui ont donné un lieu où il a pu ouvrir sa vie à l’autre – lui l’intériorisé l’inhibé-, en particulier Lou Andréas-Salomé. Après 4 années de passion, rompue en 1900, ils entretiennent une correspondance de 30 ans : une relation inépuisable ! Il lui confie ses questions les plus douloureuses : son conflit entre la vie et le travail d’artiste. Elle l’écoute, répond, et soutient. Leur complicité est patente et émouvante : un dedans partagé ; c’est Lou qui le dit dans sa lettre à Rilke du 24 juin 1914 :

 

«  Cher, mon cher vieux Rainer, il me semble que je ne devrais du tout l’écrire ici, d’ailleurs il n’y a rien ici qui se puisse vraiment écrire, j’ai l’impression que nous sommes quelque part étroitement l’un près de l’autre (à peu près comme à Dresde consultant tous deux l’indicateur lorsque tout à coup nous vint l’envie de revenir à Munnich), serrés l’un contre l’autre tels des enfants se chuchotant mutuellement quelque chose de douloureux ou de rassurant.

Et j’aimerais écrire sans cesse et dire et continuer de dire : – non que je sache vraiment beaucoup de choses, mais parce que ces accents de ton cœur, ces accents profonds, nouveaux, je les perçois au-dedans de toute mon âme (encore que tout autrement que toi, pour la raison qu’en tant que femme on se trouve de quelque façon enracinée dans ce domaine). »

 

Rainer Maria Rilke : l’engagement poétique absolu

De février 1903 à Noël 1908, il entretient une correspondance avec Franz Xaver Kappus qu’il n’a jamais rencontré. Dans « Lettres à un jeune poète », il ouvre son cœur à ce poète inconnu qui lui demande conseil et critique. Il lui écrit avec bienveillance, justesse, chaleur, exigence intellectuelle et sensibilité. Le ton est celui de l’intimité ; intimité à laquelle on demeure sensible en tant que lecteur. Voici la 1ère lettre de Rilke, 17 février 1903 :

 

« Votre lettre m’est parvenue voici seulement quelques jours. Je tiens à vous remercier pour la grande et chaleureuse confiance dont elle fait preuve. Je ne peux guère faire plus. Je ne peux examiner le caractère de vos vers ; car loin de moi toute intention critique. Rien ne me permet moins l’approche d’une œuvre d’art qu’un discours critique : il en résulte toujours des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes aussi aisées à saisir et à dire qu’on voudrait nous le faire croire le plus souvent ; la plupart des événements sont inexprimables, s’accomplissent en un espace que nul mot n’aura jamais foulé, et plus inexprimables que tous sont les œuvres d’art, ces existences mystérieuses dont la vie se perpétue à côté de la nôtre, éphémère. »

 

Rainer Maria Rilke : le poète de l’intime

 

« Portrait intérieur

 

Ce ne sont pas des souvenirs

qui, en moi, t’entretiennent

tu n’es pas non plus mienne

par la force d’un beau désir.

 

Ce qui te rend présente

c’est le détour ardent

qu’une tendresse lente

décrit dans mon propre sang.

 

Je suis sans besoin

de te voir apparaître ;

il m’a suffit de naître

pour te perdre un peu moins. »

 

 

2. Violette Leduc : « Thérèse et Isabelle », 1966.

Roman longtemps censuré, où elle décrit la relation intime de deux adolescentes pendant 3 jours et 3 nuits. Elle a déclaré qu’elle essayait de « rendre le plus minutieusement possible les sensations éprouvées dans l’amour physique ». Elle nous livre : sensualité, érotisme; précision de la rencontre intime, poésie et réalisme, tendresse et violence ; détails, sensations et métaphores des lieux de l’intimité des corps féminins.

 

– ex. p. 28 :« Elle mit ma tête dans ses mains comme si j’avais été décapitée, elle ficha sa langue dans ma bouche. Elle nous voulait osseuses, déchirantes. Nous nous déchirions à des aiguilles de pierre. Le baiser ralentit dans mes entrailles, il disparut, courant chaud dans la mer. »

– ex. p. 73 : « Il  faut se supprimer pour donner. Je me voulais une machine qui ne serait pas machinale. Ma vie c’était son plaisir. Je visais plus loin qu’Isabelle, je le faisais dans le ventre de la nuit. Nous nous accordions tant que nous disparaissions. »

 

3. Pascal Quignard : « Les solidarités mystérieuses », 2011.

Le roman met en scène de nombreux personnages, mais se centre sur Claire, femme que l’on ne cerne pas facilement. Elle entretient des relations complexes et peu communes avec son entourage -familial, amical- et son environnement naturel : une intimité mystérieuse.

 

– ex. p. 209-210 : « Ils ne se parlaient pas beaucoup… Ils restaient souvent assis, la nuit une fois tombée, dehors, sur des chaises du jardin, côte à côte. Ils ne faisaient pas grand-chose. Ils regardaient la mer ou les nuages. Ils se tenaient la main. Quand l’un s’endormait, l’autre le réveillait, le tirait par la main et ils allaient ensemble se coucher. »

– ex. p. 257-258 : « Quand ils marchaient tous les deux, le frère et la sœur, il y avait entre eux une harmonie qui était étonnante à voir. Pourtant il était tout petit, elle, elle était très grande, mais c’était magique. Ils filaient. Ils marchaient assez vite. Ils ne parlaient pas vraiment l’un avec l’autre. Ils s’arrêtaient, admiraient, continuaient, se montraient des choses avec le doigt. Ils s’éloignaient l’un de l’autre, s’attendaient, c’était comme un élastique. Tout était d’une aisance incroyable, sans la moindre impatience. Ils n’étaient jamais impatients l’un de l’autre. Je n’ai jamais vu cela chez d’autres êtres humains. »

 

Références :

–                 Rilke Correspondance … , Gallimard « Du monde entier »

–                 Rilke, Lettre à un jeune poète, Gallimard Folio classique, Grasset…

–                 Violette Leduc, Gallimard, Folio poche 5657

–                 Pascal Quignard, Gallimard, Folio poche 5678

Janvier 2014 : Le fils de Michel Rostain par Brigitte Laporte (Oh Editions littérature)

On peut vivre avec ça. Ça, c’est la mort d’un enfant.

Michel Rostain a perdu son fils, il écrit ce livre en lui prêtant sa voix.

Je vous lis le début.

Papa fait des découvertes. Par exemple ne pas passer une journée sans pleurer pendant cinq minutes, ou trois fois dix minutes, ou une heure entière. C’est nouveau. Les larmes s’arrêtent, repartent, elles s’arrêtent encore et puis ça revient, etc. Plein de variétés de sanglots, mais pas une journée sans. Ça structure différemment la vie. Il y a des larmes soudaines – un geste, un mot, une image, et elles jaillissent. Il y a des larmes sans cause apparente, stupidement là. Il y a des larmes au goût inconnu, sans hoquet, sans la grimace habituelle ni même les reniflements, juste des larmes qui coulent.

Le onzième jour après ma mort, papa est allé porter ma couette à la teinturerie. Monter la rue de Couédic, les bras chargés de ma literie, le nez dedans. Il se dit qu’il renifle mon odeur. En fait, ça pue, je ne les avais jamais fait laver ces draps ni cette couette. Des jours et des mois que je dormais dedans. Ça ne le choque plus. Au contraire : subsiste encore quelque chose de moi dans les replis blancs qu’il porte à la teinturerie comme on porterait le saint sacrement. Papa pleure dans le coton. Il évite les regards, il fait des détours bien au-delà du nécessaire, il prend à droite, rue Obscure, il redescend, puis non il remonte, rue Le Bihan, rue Émile Zola, les Halles, quatre cent mètres au lieu des cent mètres nécessaires, il profite. Il sniffe encore un coup la couette et il pousse enfin la porte du magasin…

 

Quand viendra le moment où papa et maman ne rechercheront plus partout pieusement la moindre trace de moi ? Jusqu’à quand plongeront-ils presque avec acharnement dans ce qui les fait pleurer ?

 

Ce père pour ne pas avoir de regrets et de remords cherche désespérément, partout, des preuves prouvant que son fils n’avait pas abandonné l’envie de vivre.

Découverte des textos échangés avec mon amie, ma Nanie.

Découverte que j’avais pris rendez-vous au service universitaire de médecine préventive le 29 octobre , l’ennui c’est que je suis mort le 25 octobre.

 

Il est dans le chaos de sa vraie première semaine de deuil, quand les cérémonies ont eu lieu et que les copains sont partis. Solitude, c’est là que commence réellement la mort. Papa a passé la journée à trier mes affaires, à pleurer… au cas où j’aurais laissé traîner une note, un dessin, une chose perso qui lui ferait message. Il ne trouve rien, pas de signe….

Voici qu’il aperçoit soudain au bas de la convocation qui le turlupinait, une indication marquée au crayon, à la main, en tout petit. Une information à peine visible, et pourtant essentielle : je n’avais pas rendez-vous avec n’importe quel docteur qui serait disponible ce jour-là pour n’importe quel contrôle préventif annuel d’un étudiant, j’avais un rendez-vous très précis « avec la psy, Madame Le Gouellec ».

Ça change tout.

Une vielle angoisse envahit papa. Elle l’avait effleuré dès l’instant de ma mort. Il avait cru l’éloigner. La revoici cette angoisse, fulgurante. Tout remonte. Explose à nouveau la certitude intime que papa porte depuis longtemps en lui comme un délire : la toute puissance de l’inconscient. La folie du désir et de l’âme. Je vis parce que je le veux. Et donc je meurs parce que je… Le délire n’ose même pas finir la phrase.

Papa s’est déjà demandé mille fois si j’étais vraiment mort foudroyé par la faute à pas de chance, un méchant microbe qui passerait et voilà tu es mort. N’aurais-je pas plutôt baissé la garde un instant ?

Une minute, j’aurais moins désiré de vivre et vlan !…

 

Alors, il s’est demandé si moi aussi, ces jours-là, inconsciemment, plus ou moins volontairement, je n’aurais pas laissé la porte ouverte à mes propres forces de destruction…

Qu’avais-je dans la tête il y a trois semaines pour demander cet entretien et risquer la mort ?

 

Depuis quelques jours, papa allait justement mieux, allégé de ses doutes, il avait pleuré de joie en constatant sur le cadran de ma voiture que quelques heures avant ma mort, j’avais fait le plein d’essence. Plein de carburant égale plein de projets, non ?

Pareil, la preuve de mon désir de vivre, il la voyait dans cet abonnement au journal Le Monde que je venais tout juste de souscrire. Je voulais lire Le Monde, la vie, le quotidien, j’avais donc des projets de vie, n’est-ce pas ? Je venais aussi de m’abonner à l’opéra de Rennes, tarif étudiant. La grande faucheuse m’était tombée dessus, c’est tout, ni papa ni moi ni personne n’y pouvait rien…

 

Et  maintenant patatras, voilà tout par terre après sa lecture enfin complète du pense-bête de la médecine préventive universitaire.

Il décide de téléphoner à la psy qui ne veut rien lui dire mais qui sur son insistance lui dit qu’il s’agissait d’un premier RV.

Soulagement de papa. Je n’étais pas encore tombé entre de mauvaises mains de mauvais psy. Je ne suivais pas une analyse à son insu depuis des mois. Voici au moins une chose d’épargnée à sa culpabilité.

 

Les doutes envahissent papa… La mort est une machine à regrets…

 

Pourquoi j’avais laissé le microbe me tuer ? Après tout ce microbe – Meningitis fulgurans, c’est son nom – il vit normalement chez plein de porteurs sains. Pourquoi soudain, là, en moi, ces jours-là, il a trouvé un terrain favorable ?Qu’est-ce qui lui a permis de proliférer tout d’un coup furieusement et de dévaster ma vie ? Ce ne peut pas être le pur hasard. Ne serait-ce pas plutôt ma vie qui se serait abandonnée au monstre et au renoncement et à la mort ? Pour lui mort égale ce que nous ne contrôlons plus.

Regrets des derniers moments non partagés avec Lion, moments passés à aller dormir ou moments à s’occuper de façon obsessionnelle à des activités mineures alors que son fils serait mort dans les heures qui suivent.

 

En novembre, quelques semaines après mon enterrement, l’amie Bérangère, ma complice rennaise, rend visite à papa et maman Encore, encore. Papa accueille avec avidité touts les souvenirs, tous les détails de ma vie, toutes ces choses qui semblent tisser des liens avec mon passé. Encore, encore, racontez encore, papa fait comme si je durais jusqu’à l’heure présente du simple fait qu’on lui dit et redit comment je vivais avant…

 

Bérangère raconte la journée d’août où eu lieu l’enterrement de sa propre grand-mère. J’étais venu avec elle. Ce fut sinistre..

–        Nous nous sommes dit de soir-là que nous ne voulions pas que ça se passe de cette façon pour nous, ces simagrées, cette déco, ces paroles qui se lamentent…

–        Bérangère prend les deux mains de maman dans les siennes :

–        – Pour l’enterrement de Lion, tu as été géniale, Martine ! tu zd demandé des fleurs blanches… C’est exactement ce qu’avait dit Lion ce soir-là : « Rien que des fleurs blanches ! » Comment as-tu deviné ?…

Les parents sont un peu inquiets, il y a l’angoisse pas loin. Lion pensait à sa mort prochaine ?

Pourquoi avez-vous décidé incinération ? C’est ce qu’il voulait….

 

Arrivé à ce stade du récit déjà périlleux. Bérangère racont mon dernier vœu.

–        Lion a aussi dit que sa mort devrait se terminer par une dispersion de ses cendres en Islande…

Bérangère, c’est génial, nus en avons ? Nous avons des cendres de Lion ici, à la maison. Nous n’avons pas tout enterré. Nous pourrons les disperser ces cendres !

 

Six mois plus tard avant de quitter la maison de Douardenez pour faire Paris – Brest -Reykjavik, les parents préparent mes cendres…

 

Une fois arrivés, ils hésitent entre la route du bord de mer et la route de l’intérieur de la vallée.

On leur conseille d’aller plutôt vers l’intérieur des terres, il y a là-bas une des plus belles choses que vous puissiez voir leur dit-on…

 

Puis changement de programme, une marche s’improvise sur la montagne de l’Eyjafjalolajökull (ai-ia-fja-tla-jökoul). Montée difficile, l’Islande comme on peut la rêver, lumière aux angles inconnus des latitudes méridionales. La nature, rien que la nature. Gravité et légèreté…

 

La pente grimpe très fort. C’est plus que magnifique, c’est prenant…

 

Ils dispersent mes cendres dans la cendre de ce volcan éteint depuis deux siècles, c’est mon second cimetière…

 

Vous accomplissez le rituel, cendres blanches déversées sur la cendre noire du volcan. Larmes. Assis côte à côte, mains dans les mains, vous pleurez.

 

Chaque année de 2004 à 2009, maman et papa sont retournés en Islande, chaque fois ils ont beaucoup pleuré…

 

Ils peuvent vivre avec ça…

 

Papa et maman croyait que ce lieu était un secret à eux seuls réservé. Et puis cette explosion violente, mes cendres mêlées aux cendres du volcan…

 

Ils me voient à la une des journaux. Ils exultent. Ils m’appellent à grands cris fous. Ils m’encouragent à paralyser le trafic aérien. Total délire…

 

L’histoire qu’ils racontent aux amis est de plus en plus incroyable, heureuse, émerveillée et humoristique. Un fils insolent à ce point-là, c’est du gâteau pour raconter des histoires.

Papa et maman inspirent à plein poumons les minuscules bribes de cendres qui descendent du Grand Nord jusqu’au sud de l’Europe, comme si elles leur venaient tout exprès chargées de moi…

 

La mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça.

L’ivresse, présenté par Brigitte Laporte-Darbans

Le thème du livre « Se noyer dans l’alcool » d’Alexandre Lacroix (PUF , 2001)

De Baudelaire à Bukowski, l’alcool connaît un âge d’or en littérature. Non seulement les écrivains boivent, mais l’ivresse devient un de leur thème majeur, qu’ils soient poètes, dramaturges ou romanciers.

Arthur Rimbaud, Bertolt Brecht, Jack Kerouac, Malcom Lowry, Marguerite Duras… rares sont ceux qui échappent à cette fascination.

Cet essai s’intéresse à la place qu’a tenu l’alcoolisme dans la vie des écrivains et à l’impact qu’il a eu sur la littérature contemporaine.

Parfois l’alcool a permis une désinhibition qui était nécessaire à l’accomplissement de l’œuvre, d’autrefois l’alcool n’a ni empêché, ni favorisé l’écriture et d’autrefois encore il a détruit l’œuvre et l’écrivain.

L’alcool consommé de façon non continue peut apporter l’ivresse, mais consommé de façon continue il ne permet que d’annuler les effets du manque.

L’écrivain contemporain affronte la difficulté de s’assurer, par les fruits de son travail, un statut social. Sous l’ancien régime, l’écrivain pouvait sans remords adopter l’attitude de l’aristocratie – qui le plus souvent le pensionnait – et mener à bien son œuvre sans se préoccuper du chiffre des ventes. Ce statut privilégié convenait à une activité qui vise plutôt à la beauté, à la plénitude et à la portée des réalisations, qu’à un profit immédiat. Cependant après la révolution française, c’est la bourgeoisie qui remplace l’aristocratie comme classe dominante. L’instrument de domination de la bourgeoisie est l’argent. Dès lors, l’écrivain se trouve écartelé entre deux possibilités : soit il accepte de se comporter en bourgeois, et produit des livres dans le but de les vendre – mais il se coupe de la possibilité de composer une œuvre difficile ou à contre-courant – ; soit il continue à singer les manières de l’aristocratie, et travaille avec désintéressement – mais alors il s’exclut de l’élite et s’expose à une grande précarité matérielle.

Baudelaire, comme l’a très bien montré Jean-Paul Sartre dans l’essai qu’il lui a consacré, fut l’un des premiers à avoir conscience du déclassement symbolique dont il se trouvait la victime en même temps que l’ensemble de la gent littéraire. Il trouva une manière de revendiquer ce déclassement le dandysme. Il porta des costumes de velours moulants aux couleurs extravagantes, arbora des gilets de soie, canne et monocle, se teignit à l’occasion les cheveux en vert, se fit volontiers passer pour homosexuel, et essaya en toutes circonstances de s’attirer le mépris de ses semblables. La volonté de déplaire fait partie intégrante de son projet, puisqu’il note dans ses carnets : « Quand j’aurais inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurais conquis la solitude. »

Le dandysme consiste à se conduire comme un aristocrate dérisoire, à revendiquer son détachement et sa fantaisie, à une époque qui construit des usines à la gloire du rendement. Aux yeux de Baudelaire, rien de plus odieux que le mode de vie bourgeois, avec la croyance aux bienfaits du salariat et de l’activité rationalisée qu’il suppose : « Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux », affirme-t-il encore dans ‘Mon cœur mis à nu’.

À une situation sociale mal assurée, correspond un mode de vie original. L’écrivain n’occupe pas ses journées de la même façon qu’un bourgeois. De tous les poètes, Baudelaire s’est montré le plus obsédé par les questions d’emploi du temps : « À chaque minute nous sommes écrasés par l’idée de la sensation du temps. Et il n’y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar – pour l’oublier : le plaisir et le travail. »

On voit le poète, qui n’est astreint à aucun horaire fixe, pour qui il n’y a pas de repos hebdomadaire ni de congés, on voit ce poète hésiter entre deux moyens de faire passer les heures : l’écriture et la débauche, la rigueur et la dispersion, la maîtrise de soi la plus soutenue et les virées dans les paradis artificiels…

L’idéal serait de ne jamais sentir le poids du temps, d’échapper à l’ennui. Pour cela, il n’y a qu’un remède : être toujours ivre. Le poète doit en permanence alimenter un état de décollement, de décalage avec la réalité, sous peine de voir sa veine poétique se tarir. C’est bien le sens de la recommandation de Baudelaire dans ‘Le Spleen de Paris’.

Enivrez vous

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible

fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans

trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise, Mais enivrez-vous, Et si

quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé , dans la solitude morne

de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent,

à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui

roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la

vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas

les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; Enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie

ou de vertu, à votre guise. »

Par un tour ironique, la position sociale de l’écrivain et celle de l’ouvrier ont ceci de commun que tous deux se trouvent fortement incités à boire. Le loisir, cette formidable invention bourgeoise, n’est pas pour eux. Ils ne connaissent pas le confort modérateur, ne peuvent comme le bourgeois se limiter à un alcoolisme raisonnable, lors des dîners copieux, et des soirées de fin de semaine. Après l’usine, l’ouvrier recherche le vin qui réchauffera ses muscles et le paiera pour sa peine. L’écrivain de même, quand le fil subtil de l’inspiration se rompt, redevient un mauvais bougre : ne sachant plus comment tuer le temps, incapable de se prélasser dans la bonne conscience du devoir accompli, il se saoule, il s’enivre.

Quand Rimbaud répond à l’invitation de Verlaine et se rend à Paris, à la fin de l’été 1871, il est présenté à un groupe de poètes qui se réunissent dans les tavernes, les Vilains Bonshommes. Leur boisson emblématique est l’absinthe – à tel point que Rimbaud, dans une lettre à son ami d’enfance Ernest Delahaye dit de l’ivresse que procure cette eau-de-vie verdâtre qu’elle est « le plus délicat et le plus tremblant des habits » : comparaison significative, affirmer que l’ivresse est pour le poète un habit revient à la classer cette ivresse parmi les accessoires qui lui sont nécessaires pour paraître en société. Être déguisé en homme ivre, c’est manifester son déclassement symbolique…

Le style d’un auteur dépend bien sûr de ses choix, de son vocabulaire et de sa culture, mais aussi et surtout de son vécu, c’est-à-dire des différentes situations concrètes dans lesquelles s’est trouvé son corps. L’incarnation, avec tous les détails à première vue insignifiants qui s’y rapportent – le régime alimentaire, la santé, la qualité du sommeil, l’habitat – n’est pas moins déterminante pour l’écriture que les influences littéraires. Conséquence : une consommation d’alcool régulière, vu qu’elle influe sur le fonctionnement des organes, ne saurait être sans effet sur l’œuvre d’un écrivain. 
On demandera alors par quels traits distinctifs se révèle l’accoutumance à l’alcool. Cette question risque d’encourager des conjectures hasardeuses. Je propose néanmoins de soutenir ce point de vue, à titre de simple hypothèse : à la période contemporaine, l’alcoolisme continu de certains auteurs les a amenés à travailler dans le sens de l’improvisation. La recherche d’une écriture de plus en plus spontanée semble avoir été directement stimulée par l’ivresse éthylique – on assiste à une évolution similaire en musique, où les jazzmen ont tenté de se libérer de toute préparation et de la contrainte du thème, pour mener des improvisations qui culminent avec un état physique proche de la transe.

Baudelaire pourrait à bon droit passer pour l’inventeur du jazz. Dans un texte daté de 1851, intitulé ‘Du Vin et du Haschisch, comparés comme moyens de multiplication de l’individualité’, il décrit avec une précision prophétique l’atmosphère qui sera celle des clubs de jazz de la Nouvelle Orléans, soixante ans plus tard. Rien n’y manque : l’alcool, la nonchalance apparente des musiciens, l’énergie libérée par l’improvisation, le public que la musique porte jusqu’au délire.

L’anecdote rapportée par Baudelaire est la suivante : un musicien ambulant espagnol, qui aurait quelque temps accompagné Paganini, fait escale dans une petite ville de province. Il trouve une salle pour donner un concert. Une date est arrêtée. Le jour venu, en se promenant dans la ville, le musicien rencontre un compatriote, marbrier et fabricant de tombeaux. Tous deux vident plusieurs bouteilles et sont complètement noirs à l’heure du concert. Ils arrivent en retard à la salle. Comme le marbrier est un peu violoniste, les deux Espagnols montent ensemble sur la scène. Ils se font apporter des jarres de vin. La moitié du public a déjà quitté les lieux. Aux heureux qui sont restés, il est donné d’entendre une musique qui ne ressemble à aucune autre : « la guitare s’exprimait avec une sonorité énorme ; elle jasait, elle déclamait avec une verve effrayante, et une sûreté, une pureté inouïe de diction. La guitare improvisait une variation sur le thème du violon d’aveugle. Elle se laissait guider par lui, et elle habillait splendidement et maternellement la grêle nudité de ses sons. Mon lecteur comprendra que ceci est indescriptible ; un témoin vrai et sérieux m’a raconté la chose. Le public à la fin était plus ivre que lui…

Au XVIIe siècle ensuite être capable d’improviser est un fantasme pour qui manie les mots…

Le fantasme de l’écriture improvisée s’est de nouveau manifesté avec le romantisme (Stendhal dictait le Rouge et le Noir), mais surtout avec les expérimentations des surréalistes. Si on prend au mot la définition du surréalisme que donne André Breton dans le manifeste de 1921, celui-ci consiste pour l’écrivain à passer en pilotage automatique – laisser les images et les idées s’associer librement sur le papier, en échappant à toute élaboration secondaire. Cette pratique est révolutionnaire, dans le sens où elle démocratise l’écriture : désormais tout un chacun est un écrivain en puissance…

Il faudra attendre les romans de Jack Kerouac, et le mouvement de la beat génération, pour voir se nouer les différentes problématiques : l’alcool, le jazz, l’écriture et la vitesse d’écriture.

Kerouac est l’homme qui réussit à écrire douze romans de plusieurs centaines de pages chacun en un temps exceptionnellement court : cinq ans. Pour accomplir cet exploit, il dut mettre au point une méthode d’écriture personnelle à laquelle il donna le nom de « prosodie bop spontanée ». Cette méthode est largement inspirée des techniques de jazzmen, capables d’improviser chaque soir des heures durant, et de se renouveler, de faire évoluer leur style…

Kérouac tapait très vite à la machine…

Il s’est vanté d’avoir vécu sur les routes pendant sept ans, pour écrire ensuite « Sur la route » en moins d’un mois…En fait il en avait écrit sept versions…

Kerouac en fait avait renoncé à l’habitude des écrivains, qui partent d’un premier jet qu’ils travaillent jusqu’à obtenir un ensemble acceptable. Chez Kerouac, il n’y a pas de remaniement, mais seulement une série de jets successifs, l’entreprise est chaque fois reprise à zéro : ce qui conserve au roman sa spontanéité, tout en permettant un niveau d’exécution satisfaisant. C’est ainsi que travaille un jazzman : chaque improvisation reprend intégralement le thème, mais elle est riche de toutes les précédentes…

L’un des grands avantages du jazz, Kerouac n’a de cesse de le répéter, est sa jeunesse, son humour, propres à le préserver d’une trop grande intellectualisation. Par comparaison, la forme littéraire est inhibée : elle est alourdie par une foule de conventions grammaticales et syntaxiques…

Et pour la levée des inhibitions, l’alcool peut s’avérer d’une aide efficace…

Kerouac conseille à celui qui veut écrire de s’asseoir ivre à sa table de travail, d’être plein d’une surexcitation – « N’essayez jamais de vous saouler en dehors de chez vous »….

« Plus c’est givré, mieux c’est », attendons que l’homme soit ivre pour qu’il libère son chant.

Dans l’argot des jazzmen, on emploie le mot « it » – littéralement, le « ça »- pour désigner le moment de grâce, où une improvisation trouve son équilibre…

Quand le it est là, le public initié des boites de jazz réagit au quart de tour, et l’on assiste à des scènes d’ivresse collective comme celle évoquée par Baudelaire.

La quête du it hante l’écrivain Kerouac…

Si l’alcool peut être utilisé comme un stimulant directement au cours de l’acte d’écriture, il arrive aussi qu’il joue le rôle d’incubateur. Prendre une cuite, naviguer entre deux ivresses en attendant de se mettre à l’œuvre…

Citons le cas d’un peintre, Francis Bacon qui met à profit la fonction incubation de l’alcool. Le mode de vie de celui que ses amis surnommaient « Eggs » est désormais légendaire : il passait ses cheveux blancs au cirage, et tous les soirs s’en allait traîner dans les clubs de Soho, entouré d’une cour d’excentriques, de grands buveurs et d’éphèbes. Il suivait un régime spécial d’huîtres et de champagne. Quelques soient les quantités d’alcool ingurgitées la veille, tous les matins Bacon commençait à travailler dès six heures, sans s’arrêter jusqu’à deux ou trois heures de l’après-midi.

Francis Bacon avait donc l’habitude de peindre pendant ces matinées qui succèdent à l’ivresse…

La gueule de bois permet à l’artiste de se surpasser, n’étant pas en pleine possession de ses moyens, il ne peut s’en remettre à son habilité technique. Il dit : « Nous vivons presque tous derrière des écrans – une existence voilée d’écrans. Et je pense quelquefois, que j’ai peut-être été de temps en temps capable d’écarter un ou deux de ces voiles ou écrans. » La gueule de bois est probablement l’équivalent d’un de ces écrans contre lesquels l’artiste exerce sa violence.

Il dit aussi : « J’ai fait la Crucifixion en 1962, pendant une période d’ivresse et de terribles gueules de bois d’environ une quinzaine. Quelquefois cela vous délivre, mais je pense également que cela oblitère sur d’autres terrains. Cela vous laisse plus libre, mais d’un autre côté cela oblitère votre jugement sur ce que finalement vous tenez. »…

Marguerite Duras provoqua le scandale : elle fut une des premières femmes à ne pas faire mystère de son penchant pour l’alcool. Dans une interview en 1984 pour France Culture, elle parle très librement de sa dépendance : « Quand j’ai commencé vraiment à boire ? 35ans. Cela a été très fort à 42, 43ans. Et à 50ans j’ai fait une cirrhose du foie. J’étais sauvée. Un peu de justesse. » Plus loin : « J’ai repris, j’ai repris, j’ai repris. La dernière fois c’était terrible parce que je ne voulais pas guérir du tout. Voilà. »…

Duras justifie une telle envie de boire par la vacuité du monde, sa tristesse, son injustice – Puisque Dieu n’existe pas, il faut bien que quelqu’un ou quelque chose le remplace, qu’il y ait un grand dispensateur de consolation. Et l’alcool précisément joue ce rôle. Il maintient d’aplomb ; à la pointe extrême de la solitude, il indique la voie d’une transcendance : « Il me reste cette nostalgie de certains moments. Se réveiller la nuit et boire. Être seule éveillée dans la ville. De quoi mourir vraiment. »

Dans la même interview, Duras reprend un par un les titres de ses livres et les classe en deux catégories, ceux qui ont été écrits avec et sans alcool. Pour le lecteur la différence entre les deux catégories n’est pas évidente : les livres écrits avec l’alcool ne sont pas meilleurs, ni plus sombres, ni moins maîtrisés que les autres….

Duras avait la capacité d’écrire pendant ses périodes d’alcoolisme – elle devait s’arrêter de boire, non pas pour se consacrer à son œuvre, mais par ordre du médecin….

Il parle ensuite de James Ellroy qui était un délinquant imbibé et qui a écrit à partir du moment où il a arrêté de boire. Le « monde de la vraie vie » commence à éclipser le « monde des fantasmes ». Dans une scène de « Ma part d’ombre », il fait le bilan de son parcours.

Pour Ellroy, le propre de l’écrivain est d’être capable de vivre uniquement son obsession d’écrire. Il donne l’exemple d’un sevrage réussi….

Il parle ensuite de

L’alcoolisme épisodique et le passage à l’acte

La différence entre l’alcoolisme épisodique et l’alcoolisme continu est que, dans le premier l’absorption d’alcool est suivie d’une excitation, d’une ébriété, tandis que , dans le second, boire ne sert pratiquement plus qu’à apaiser les effets du manque(tremblements, suées, délirium). On parlera d’alcoolisme épisodique chaque fois que l’expérience de l’alcool est décrite selon cet enchaînement : une montée, un moment culminant de l’ivresse, puis une descente caractérisée par la fatigue, éventuellement la gueule de bois. Lors de la montée, l’alcool qui circule confère au coups une légèreté, une liberté de mouvement inégalée. La censure exercée par la conscience morale est suspendue. Le passage à l’acte s’en trouve momentanément facilité : l’alcool appelle la transgression…

Il parle ensuite du rapport de l’érotisme et de l’ivresse deux domaines de l’excès…

Au sein de l’érotique de l’ivresse, nous devons distinguer plusieurs modes.

Le premier mode est celui de la frivolité …. ‘Maître Puntila et son valet’ de Brecht…

Le deuxième mode est celui dans lequel l’alcool libère la pulsion…

Cette violence de la pulsion traverse de part en part la pièce de Tennessee Williams,’Un tramway nommé désir’…

La pièce de Tennessee Williams confronte deux alcoolismes différents : celui de Stanley et celui de Blanche. L’alcoolisme de Stanley est celui du milieu ouvrier : il boit tous les soirs de la bière en compagnie de ses collègues d’usine, lors d’interminables parties de poker. Blanche, une femme qui conserve des restes d’éducation bourgeoise, peut difficilement consommer de l’alcool en public. Elle est donc obligée de dissimuler ses bouteilles dans ses valises, et de les boire en cachette, compulsivement…

Au 20ème siècle, le personnage de l’alcoolique remplace dans les romans l’ivrogne. L’alcoolique n’est pas issu du mouvement ouvrier, mais plus généralement des classes moyennes… Ils situent l’origine de l’alcoolisme dans un événement traumatique, qui tantôt remonte à la petite enfance, tantôt vient bouleverser la vie d’adulte.

Dans Moderato Cantabilé, Marguerite Duras se livre à des jeux subtils autour de la thématique du crime passionnel et de l’alcoolisme…

Il aborde ensuite

L’alcoolisme continu qui vise la destruction. Mais de tous les moyens qui sont à la disposition pour se détruire (revolver, grève de la faim, drogue dure,tentative de suicide, etc.), l’alcool est de loin le plus lent. C’est pourquoi on a judicieusement comparé l’alcoolisme continu à un suicide différé…

L’autodestruction par l’alcool est celle d’Émile Zola dans « l’Assommoir ». Son personnage Coupeau devient ivrogne à partir du moment où il comprend que sa condition ne lui laisse aucune chance, qu’il est voué à être un perdant…

Zola imagine ce que pourrait être un corps sursaturé d’alcool : 3 Mon Dieu ! qu’est-ce qui se passait donc là-dedans ? Ça dansait jusqu’au fond de la viande ; les os eux-mêmes devaient sauter. Des frémissements, des ondulations arrivaient de loin, coulaient pareils à une rivière sous la peau. À l’œil nu, on voyait seulement les petites ondes creusant des fossettes, comme à la surface d’un tourbillon ; mais dans l’intérieur, il devait y avoir un sacré ravage. Quel sacré travail ! un travail de taupe ! C’était le vitriol de l’Assommoir qui donnait là-bas des coups de pioche. Le corps entier en était saucé, et dame ! il fallait que ce travail s’achevât, émiettant, emportant Coupeau, dans le tremblement général et continu de toute la carcasse. ».
Curieusement, les romanciers du XXème siècle ont une vision du corps de l’alcoolique radicalement opposée à celle de Zola… Ils insistent sur la froideur de l’alcool : l’alcoolique fait selon eux l’expérience d’une insensibilité croissante…il est engagé dans ce qu’on pourrait appeler un ‘devenir marbre’.

Pour mieux comprendre les symptômes du devenir marbre, deux romanciers qui avaient une connaissance intime de l’alcool, Francis Scott Fitzgerald et Malcom Lowry respectivement dans ‘Les Heureux et les Damnés’ et ‘Au dessus du volcan’…

Le devenir marbre se caractérise par une insensibilité de la peau. Le derme de l’alcoolique est progressivement anesthésié, il ne sent plus les coups et les caresses. Incapable de rendre un baiser, de se prêter au jeu de l’étreinte… une grande solitude physique est son lot.

‘Il sont réduits à une morne séparation des corps’.

Une autre caractéristique du devenir marbre est l’indifférence au temps…

Les phrases sont interminables et donne l’impression de s’arrêter et de ne commencer nulle part – elles sont panoramiques, étales, elles distendent le moment présent ; et il y a parfois entre ces phrases une rupture, un changement de lieu, comme si la narration s’était suspendue pendant quelques heures et reprenait plus loin.

Gilles Deleuze a, dans ‘La logique des sens’ analysé la temporalité de l’alcoolique. Celui-ci vivrait dans un présent induré. Pour l’alcoolique, tout ce qui excède le présent semble rigide et lointain. Le futur est vide, le passé figé. Aussi la conjugaison de l’alcoolique n’emploie-t-elle que deux temps : le présent et le passé composé qui lui sert à désigner l’homme qu’il a été avant de commencer à boire. Ce sont les fameux « j’ai fait », « j’ai été » que les piliers de bar assènent à longueur de discours, quand ils racontent leur splendeur d’autrefois.

L’idéal pour l’alcoolique, remarque Deleuze dans ‘Mille plateaux’, serait de pouvoir prolonger à l’infini le moment du dernier verre. Il essaie à chaque fois de se convaincre – et de convaincre son entourage – que le verre qu’il est entrain de boire est bien le dernier, qu’il s’arrêtera juste après. Si bien que le présent de l’alcoolique s’apparente à une « série de derniers verres ».

Une dernière caractéristique du devenir marbre est l’insensibilité à l’alcool lui-même. Il a perdu l’ivresse.

L’insensibilité à l’alcool… signifie que le processus d’autodestruction a passé un point de non-retour… il ne se sent plus concerné par la dernière habitude qui le rattache à l’existence.

Il parle ensuite de la liaison alcoolisme, pulsion de mort de Freud …

Il aborde aussi non pas l’aspect génétique de l’alcoolisme qui n’a jamais été prouvé, mais le rôle de la filiation, James Joyce avait un père alcoolique.

Quel rapport entretient l’alcoolique avec la transcendance ? Est-il un ennemi ou un ami de Dieu ?…

Baudelaire envisage l’alcool comme une sorte de ticket de transport – un ticket truqué – permettant de quitter la station du quotidien pour rejoindre le ciel….et vice-versa…

L’alcool permet à l’homme de faire la navette entre le paradis et l’enfer.