L’art de la fuite (Isabelle Minière)

En rentrant dans la salle de bains, ce matin-là, j’ai eu une révélation.

D’abord j’ai senti mes pieds, tout mouillés, comme si je marchais dans l’eau. Puis j’ai vérifié : je marchais dans l’eau.

Tu avais pris un bain et oublié de vider la baignoire, l’eau s’était échappée. Bonne idée, je me suis dit, très bonne idée… Je me suis soudain sentie en profonde sympathie avec la baignoire ; elle n’en pouvait plus, elle aussi.

J’ai vidé la baignoire, attrapé ta serviette éponge, la rouge, celle que tu préfères, très épaisse, je l’ai balancée par terre, en guise de serpillière.

Je m’étais lavée la veille au soir, je me suis juste habillée, vite fait, les mêmes habits que la veille, j’étais pressée.

On était samedi matin, tu étais parti faire ton footing, tu avais claqué la porte en disant : « Je reviens pour déjeuner. » Et sans me regarder. Comme le samedi d’avant, et les autres samedis.

 

Depuis des mois je me demandais comment faire. Comment faire avec toi. J’avais essayé de te parler, en utilisant la communication non violente du mieux que je pouvais. Je pouvais si peu. Á peine j’avais prononcé quelques mots, tu me regardais, droit dans les yeux, accusateur : « Tu fuis ! Tu fuis la discussion ! Tu ne veux pas admettre que j’ai raison ! Tu refuses de voir mon point de vue, tu restes centrée sur toi ! »  Etc., etc., ça continuait comme ça, des flots de paroles, tu me disais narcissique, égoïste, incapable de me mettre à ta place. Tu me renvoyais l’image d’un monstre.

Je ne comprenais plus rien, je ne savais plus ce que je pensais, tu m’embrouillais l’esprit. Je balbutiais que je voulais partir, ne plus vivre avec toi, puisque je ne t’apportais rien de bon. Tu rugissais, ça me terrorisait : « Si tu préfères avoir ma mort sur la conscience ! » Les mêmes menaces, chaque fois : si je partais, tu te tuais. Ça finissait toujours de la même façon : moi en pleurs, toi en colère. Moi fautive, toi persécuté. Je me sentais une si mauvaise femme, j’avais l’impression d’être en prison, de ne pas pouvoir m’évader, sauf à te tuer.

J’en avais parlé à une de mes amies, elle m’avait  dit que je me faisais des idées : tu étais un type adorable, elle l’avait tout de suite perçu, c’était moi qui étais trop compliquée, trop exigeante. Tu avais juste besoin de plus d’attention, et j’étais trop centrée sur moi, encore une fois. J’en avais parlé à mon frère, il m’a engueulée : « Quoi ? Tu dis du mal de lui derrière son dos, c’est dégueulasse ! »

Tu étais si charmant avec les autres, ma famille, mes amis… Personne ne pouvait me comprendre, je me sentais dégueulasse en effet ; et je sentais aussi, de façon très confuse, que je pouvais en mourir. Mes douleurs au ventre t’ont laissé indifférent : « Tu psychotes, tu t’écoutes ! Tu restes centrée sur toi ! » La même accusation. Et la même menace – partir, ce serait t’abandonner, et te pousser au suicide.

Quand j’ai senti l’eau sous mes pieds, l’eau qui s’était échappée de la baignoire, en toute simplicité, j’ai compris.

 

J’ai remplis ma valise, des vêtements, quelques livres… Si peu de choses ; j’étais chez toi, pas chez moi. J’ai regardé autour de moi, une espèce de cérémonie d’adieu. Soudain, ça m’est venu : j’ai souri. Enfin, j’ai souri. C’était fini.

J’ai appelé le petit hôtel, que j’avais repéré, dans mon ancien quartier. Il y avait de la place, j’ai dit « Á tout à l’heure ! »

 

J’ai posé les clefs de ton appartement sur la table, en évidence.

Je t’ai laissé un mot, juste à côté des clefs :

« Pense à appeler un plombier, la baignoire fuit ».

 

Et j’ai fui, moi aussi.

J’ai regardé la salle de bains, une dernière fois, merci baignoire.

Puis j’ai claqué la porte.

Je ne serai pas là pour le déjeuner. Et tu n’en mourras pas.

 

 

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La Pianiste aux Doigts trop Courts (Christine Schaller)

Il était une fois            les doigts de la pianiste.

Ils courent, ils courent, les doigts de la pianiste.

Ils courent, ils courent, mais ils sont si courts. Trop courts.

Les doigts de la pianiste courent, mais ils sont si courts.

 

Il était une fois            les doigts de la pianiste aux doigts trop courts.

 

 

 

Il était une fois            les oreilles de la pianiste.

Dans les oreilles de la pianiste, les notes courent.

Elles courent, elles courent, les notes dans les oreilles de la pianiste, et les doigts trop courts de la pianiste courent derrière toutes les notes qui courent dans les oreilles de la pianiste aux doigts trop courts.

 

Il était une fois            les oreilles de la pianiste aux doigts trop courts.

 

 

 

Il était une fois            les yeux de la pianiste.

Et il était une fois le nez, la bouche, les épaules, la poitrine, le ventre de la pianiste,

il était une fois le corps de la pianiste.

Des doigts parcourent le corps de la pianiste.

Ils courent, ils courent, les doigts sur le corps de la pianiste.

Et elles courent, elles courent, les notes dans les oreilles de la pianiste.

Ils courent, ils courent, les doigts sur le corps de la pianiste aux doigts trop courts, et les doigts trop courts de la pianiste courent courent derrière les notes qui courent courent dans les oreilles de la pianiste aux doigts trop courts.

 

Il était une fois            les yeux de la pianiste

Et il était une fois le nez, la bouche, les épaules, la poitrine, le ventre de la pianiste,

il était une fois le corps de la pianiste aux doigts trop courts.

 

 

 

Il était une fois            le cœur de la pianiste.

Le cœur de la pianiste est lourd.

Il est lourd, le cœur de la pianiste aux doigts trop courts.

Si lourd. Si lourd.

Le cœur de la pianiste est bien trop lourd.

 

Il était une fois            le cœur de la pianiste aux doigts trop courts.

 

 

 

 

Le temps de la fuite (François Minod)


– Vous n’auriez pas vu passer le temps ?

– Non, il parait qu’il est en fuite.

– Depuis longtemps ?

– Depuis qu’il passe.

– Ça doit faire un bail, non ?

– Plusieurs même.

– Vous ne sauriez pas comment le rattraper ?

– Si je le savais, je ne serais pas en train de vous parler.

– Comment ça ?

– Je serais en fuite.

– Avec lui ?

– Eh bien oui, avec lui.

– Alors que là, vous n’êtes pas avec lui, vous n’êtes pas en fuite.

– Exactement. Comme vous d’ailleurs. Nous  sommes restés figés  dans notre temps, si j’ose dire.

– Il y a peut-être une solution.

– Laquelle ?

– Partir.

– Où ça ?

– En Égypte ?

-Pourquoi en Égypte ?

– Pour pouvoir en fuir. Il y a eu des précédents.

– Et vous croyez qu’on pourra le rattraper le temps ?

– En tout cas, on sera guidé dans notre fuite. Et  Au plus haut niveau.

– C’est peut-être une opportunité à saisir, effectivement.

-En tout état  de cause, c’est un beau titre : la fuite d’Égypte.

– C’est déjà pris.

-Oui, c’est vrai, on pourrait rajouter : « Episode II »

Ou Égypte : la fuite du temps

– Oui, ça parait plus en rapport avec le thème.

Un temps

– A moins qu’on ne renonce.

– A la fuite ?

– Oui, juste rester là, tranquille.

-En attendant que ça passe ?

– Oui, en regardant passer le temps.

– D’Égypte ?

– Ou d’ailleurs, ça n’a pas d’importance finalement quand on sait….

 

*

 

 

Fuithon (Stan Dell)

Ted observe le coureur à pied. Le coureur s’appelle Ted lui aussi. Pour Ted qui court, un marathon c’est plus qu’un mythe, plus que mille sacrifices. Le marathon c’est un chrono. Plus de trois heures pour le sportif du dimanche, moins de trois heures pour le coureur respecté. Sous la banderole de mi-parcours, il n’en croit pas ses yeux. Les chiffres de son chrono donnent une heure et vingt-deux minutes. Respect ! Aucun signe de fatigue ne ternit cette douce euphorie. Ted qui observe n’est pas surpris. Il aimerait supplier Ted qui court de ralentir. Mais à quoi bon ? Il ne voudra pas l’entendre.

Ted qui court accélère. Ses pensées aussi s’accélèrent. Il pense à son travail, à Ted le banquier d’affaires et à son bonus bien plus gros que l’an passé. À coup sûr plus petit que l’an prochain. Plus de chiffres, plus de gros chiffres, plus de tout, plus de plus. Ted qui court est l’homme des plus, ces élans d’extase sur la voie dorée du Graal. Ted qui observe hausse les épaules ; il sait que la bulle va exploser et éclabousser tous ces enfants gâtés des lambeaux monétaires de leurs illusions.

Ted qui court pense au bateau qu’il a commandé. Trois ponts, neuf cabines, vingt-sept mètres. Les chiffres triplent sur son futur yacht, comme les primes sur son compte. Ted le capitaliste a échappé à la vulgaire foule des messieurs tout le monde. Il essaye de se souvenir. Non, lui n’a jamais été monsieur tout le monde. Il a toujours été Ted. Ted qui observe aimerait lui rappeler qu’il ne faut jamais ignorer d’où l’on vient. Mais à quoi bon ? Le déni est un oubli redoutable.

Ted qui court pense à Irène, l’épouse modèle. Mais surtout à leurs disputes, de plus en plus fréquentes, de plus en plus virulentes. Ted le mari manquerait d’attention. Et pourtant, le coupé sport, le vison, la parure en or… Il se demande comment il pourrait redevenir Ted le meilleur mari du monde. Quelques foulées suffisent. Rien de tel que la course pour faire venir les idées de génie ; il se rendra semaine prochaine chez le bijoutier favori d’Irène. Ted qui observe voudrait en rire mais la situation est trop grave.

Ted qui court a entamé la dernière côte du parcours. Une montée que l’on dit redoutable. Sans coup férir il dépasse des coureurs par dizaines. Derrière lui, ils ne sont plus rien. En dépassant les autres ce sont des anti-Ted qu’il dépasse. Il n’a d’yeux que pour les champions qu’il rêve de rattraper, qu’il rattrapera. Le sport est vital pour Ted qui court. Un esprit volontaire dans un corps jeune. Loin des hommes de son âge résignés à l’obsolescence programmée. Il pense à Julie qui adore le corps magnifique de Ted l’amant. Ted qui observe hausse les épaules. Que faire de plus ? Ce n’est pas avec des mots que l’on retient un homme qui fuit.

Ted qui court est porté par une foule de plus en plus dense. Il jouit d’impressionner tous ces rêveurs passifs. Il accélère encore ; il se sent léger. En séduisant la foule, c’est sa propre image qu’il admire. Il approche du sommet de la côte. Il aurait aimé qu’elle soit beaucoup plus longue, pour que Ted le champion paraisse plus fort et plus beau encore. Ted qui observe reste muet. Il n’y a pas pire folie que celle de l’homme qui fuit ce qu’il est.

Alors qu’il aperçoit la ligne d’arrivée, le souffle de Ted qui court devient chaotique. Il peine à lire les chiffres du chrono qui flottent devant ses yeux. Il porte la main à sa poitrine. Mais Ted le gagneur en a vu d’autres. Il sait que rien ne peut lui arriver. Et pourtant, ses jambes se font lourdes et cotonneuses à la fois. Ted qui observe ne sourit plus, il connait l’histoire. Mais pas toute l’histoire. Tout a commencé avant la course. Irène a versé son petit plus à elle dans la collation de Ted le mauvais mari. Juste quelques gouttes redoutables qui donnent à la force une illusion d’infini. Le petit plus qui accélère la fuite de toutes les fuites de la vie. Paix à l’âme de Ted qui court et qui observe.

Fuite immobile (Nicole Goujon)

Je sens une présence menaçante derrière moi. Elle ne me lâche pas depuis que je me suis précipitée vers la sortie, que j’ai courru propulsée par une force démoniaque, que j’ai traversé en un éclair la première porte, puis une enfilade de portes, et que je me suis retrouvée dans un espace aux limites imprécises, les pieds enlisés dans une substance cotonneuse et collante, arrêtée dans mon élan, immobilisée.

Je n’ai pas encore identifié ce que je fuis. Je ne sais pas d’où vient ma peur… mais je sais que je dois filer, que je dois impérativement m’extraire de là, décoller, échapper, fuir !… fuir !… La funeste menace approche. La panique m’envahit et me retient… Je réussis cependant à mobiliser de l’énergie. Au prix d’efforts démesurés je tente de remuer les pieds. En vain ! comme si mon corps avait abandonné toute nécessité de fuir. Et pourtant…

Soudain un mouvement me bouscule, un ressort me soulève. Vais-je encore chavirer ?… Non, ça y est… je m’arrache de la gangue qui me retient. Je cours, je cours…, mais horreur !, je n’avance pas. Je cours immobile. A en perdre haleine. J’accélère sur place. Je respire fort. Mon coeur s’emballe. Je suis liquéfiée, épuisée, terrifiée…

Ensuite tout devient plus facile. Je ne sais pas si je rampe ou si je glisse. Je suis légère. En apesanteur. Je flotte. Je monte. Je vole. Je longe des formes indistinctes, suspendue dans un lumière violente et tourbillonnante. Je prends de la vitesse. Je vais lui échapper !… Cependant je commence à vasciller, chanceler, m’égarer, et, dans une sorte d’évanouissement je heurte une foule qui court à contre-courant, qui m’aspire et qui m’intègre. Je me débats. Je joue des coudes. Je relève la tête, les yeux arrimés à une lune là-haut. Malgré ma résistance, ce flux me tire en arrière, enraye ma fuite, et je sens le poids du regard qui me poursuit.

Et puis il y a ma jupe que je dois remonter car, enroulée dans mes jambes, elle entrave mes mouvements. Et puis il y a ce brouillard qui enténèbre alentours. Et puis cette envie de crier… Mais ma gorge est sèche, serrée dans un étau.

Je cours à corps perdu. J’accélère. J’accélère en vain. Je fuis sans aucun repaire. Dévalant une pente raide, des ombres me portent. Je m’y enfonce… Je trébuche… On piétine mon corps longtemps, longtemps, mais ma tête continue sa fuite éperdue… Sauve qui peut !… La peur donne des ailes. Me voilà oiseau de nuit. Je disparais. Non ! Touché par l’éclair mon corps pique en vrille. Je traverse des nuages et des défilés vertigineux. Je passe des portes et des portes que je crois reconnaître. Peut-être n’ai-je jamais quitté ce lieu ?… Je vais me fracasser contre une falaise ! Elle se rapproche, se rapproche ! Je plonge!… Je hurle !…

 

Assise sur le lit, j’inspecte… Ce lieu m’est à la fois étranger et familier. Ai-je réussi à m’enfuir ?…

 

Septembre 2018

FUITE  (Antonia Soulez)

A fuité le sujet, furet de nuit,

En secret parti d’ici, s’écoulant

Par le col, flux enfui déjà, file

Au détroit,  s’affole continu

D’entre les fraies,

 

S’encarte dérouté, puis  s’effile,

Et redit le passage,  par

les riaux qui ruissellent

Et dévalent  à grands bruits

Un rapide sonore, fluide, se multipliant,

contrapuntique

Aux sons d’un seul thème déplié multiple,

qui roule son galet dépoli jusqu’à rondir

à  la face des carpes, quelques voix revenantes,

 

S’escale,  par degrés, l’enfuir concertant

d’une assomption jusqu’à dormir

entre les ronces, près des sources

à l’encart des sentes d’eau, par où

s’effraie la giscle  quand

je revois le chemin, le même, qui s’obsède

depuis toujours, le fameux lacis d’eaux

 

à pétiller d’éclats sous les feux d’été

pour dire

ne reste pas !

 

je pars, et reviens, pour fuir en suites

le thème agglutinant d’ascendances fixes

regarder devant, sans retour en arrière,

ce qui s’effare, pas ce qui a sourdi déjà, plutôt

poursuivre le fuyant en flagrant délit, pris à la faux

d’un djinn endiablé. Je persiste

l’effui redoutant l’a-passé

de la vie qui s’écoule encore. Le suis-je ?

 

A perdre  souffle !

 

Trop tard, car sa fuite est une fugue poursuite

De coursive en coursive, à l’avant

d’un vécu dévêtu, un rattrapage

de ce qui s’en est allé au ralenti

par derrière, à mon insu.

Paru au pays

des fugueurs dans l’air enbrumé de l’aube,

il est peut-être aujourd’hui ce fuyard à bicyclette, un gamin

volontaire éperdu, effarement  sur la ligne

d’une démarcation, un musicien

 

 

 

Fuir, là-bas (Mireille Diaz-Florian)

Fuir, là-bas, fuir…ce vers connu si approprié pour s’ajuster au mot choisi pour la soirée de rentrée du Buffet Littéraire, a suscité en moi une réflexion, voire une introspection, quoiqu’il se soit d’abord présenté comme un jeu sonore, où le signifiant et le signifié étaient pertinemment reliés.

En effet la fuite du souffle dans la légère constriction des lèvres pour tenter de le conserver, a mobilisé toute mon attention.. Le charme de la diphtongue associé à ce frôlement de l’air, la moue quelque peu érotique que nécessite la douce articulation de fui… ite,fui..te…tout concourait dans un premier temps à orienter mon propos vers une poésie ludique, lutine, sonore, suggestive, riche en prosodie, en fioritures allitératives et assonantiques.

Je me suis dit alors que pour débuter une nouvelle saison du BL, il convenait de ne pas fuir vers les contrées de l’art pour l’art, aux effets fugaces. Je me suis demandé quelles étaient en moi les techniques de fuite, si j’éprouvais même le désir de fuir, et comment et peut-être pourquoi. Les questions parfois, peuvent rester en suspend, d’autant que la rhétorique confirme dans ses jeux subtils, que la réponse se trouve dans la question.

Ainsi fut fait de la fuite. J’aborderai donc le sujet dans sa dimension réflexive, sans oublier, littérature oblige, d’émailler mon texte d’échos sonores où la fricative pourrait trouver toute sa place. Commençons donc par quelque méditation métaphysique et remarquons que l’orthographe brode les sons avec des lettres variées, qui donnent le Phi grec à la philosophie et le f latin à la fuite. Je pense donc je fuis pourrait ainsi être un cogito contemporain, tant il est vrai que la lucidité fait de la fuite une nécessité salvatrice.

Je fuis donc généralement les cafés avec écrans plats diffusant en boucle BFM TV, les magasins Nespresso, les Apple store, les Starbucks, les Hippopotamus, les forums Vegan, les pizza Hut, les échanges empreints de narcissisme pseudo intellectuel, les clics pétitionnaires sur FB, le site du Conseil national de la poésie, les plages estivales sur la Méditerranée, les journées du Patrimoine, les nuits blanches obligatoires, les fêtes de la musique européennes, le boulevard Hausmann en novembre, les marchés de Noël, les jardineries à la Toussaints, ainsi que Christine Angot et les ratons-laveurs…

La fuite serait-elle une manière hautaine de me séparer de mes frères humains ? Non, juste une précaution protectrice de mes neurones, pour leur laisser dans une forme de vide, le temps de se régénérer, pour tenter dans l’obscurité du monde de saisir l’infime lumière qui pourrait me donner à espérer. Comment en effet assumer, au jour naissant, d’avant le changement d’heure, les annonces apocalyptiques, de Trumperie en Macronie et autre Salvinie ? Comment regarder les cartes de l’Orient détruit ? Comment croiser dans les rues de Paris le regard des sans- logis ? Je fuis. Je tente de le faire. Mais où fuis-je ?

Je fuis dans un jardin, à Paris. Là, je peux regarder dans le reflet de l’eau, la fuite des nuages, les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !  Là je peux regarder les enfants jouer, Ils ont des poids ronds ou carrés/Des tambours, des cerceaux dorés. Là, je peux me laisser glisser en douce rêverie et parfois laisser venir des mots en poésie « sur le vide papier que sa blancheur défend. ».

Mireille Diaz-Florian

Des mots à la dérobée (Dominique Zinenberg)

C’est éphémère. Les mots ne viennent pas, coulent et disparaissent comme sable sous les doigts. Disparaissent. Emportés, oubliés. Ils échappent encore et encore dès que je veux les saisir, les épingler. Dehors quand je marche ils coulent de source, rien n’en interdit l’accès, ils viennent abondants, se nourrissant du ciel, de la mer, des nuages et du vent qui fait bouger mes cheveux. Dehors, les mots ne sont pas farouches, ni distants, ils accélèrent le rythme cardiaque, me charment de leur limpidité, de leur beauté, de leur évidence. Le récit ou le poème est là, à portée de main, c’est comme s’il était déjà écrit, mais c’est dû à la magie du dehors quand la tête est en accord avec l’horizon qui produit cette illusion car dès que j’ai franchi le seuil de la maison, les mots s’assèchent et il ne reste qu’un tas de cendres à jeter, un tas tout triste et insignifiant de mots ternes sans intérêt. C’est fugitif, c’est épuisant, épuisé comme un rêve au réveil. Rien, mais rien de rien, tu comprends ? Un vide, un brouillard, un bredouillage qui me laisse exsangue, tu comprends ? Toi qui comprends tout, tu comprends cela ? Je me vois marchant vite dans les rues ensoleillées, sur la promenade ou la jetée, croisant du regard les vagues éblouissantes sur lesquelles voguent les mouettes et les goélands. Les vagues fugitives, éternelles, allant, passant, revenant, mourant sur le rivage. Je me vois regardant les enfants qui jouent au sable et s’éclaboussent en criant, je les vois pris dans la puissance de l’instant comme si rien n’avait existé avant et que rien n’existerait après. Présence, adéquation, lumière. C’est parce qu’ils crient sans retenue, rivalisant sans y penser avec les oiseaux de passage et loin dans ce moment de pure existence du langage articulé, sophistiqué des humains qu’ils paraissent adhérer totalement au lieu, à l’heure, à ce qui est. Par contraste, tout semble me fuir, tout semble m’échapper, se rétracter. Plus je voudrais fixer ces impressions, plus elles s’éloignent et se dérobent. Les pas, les empreintes s’effacent, le vent et les pensées les chassent, je reste plantée là, sans consistance, sans repère, dans une sorte d’exil où se terrent mes incertitudes et ou je lis dans l’effroi et la désolation mes manques et mes incompétences. Comme à la dérobée, je saisis la fuite des heures, la force de la chaleur qui altère la vue, fait perler au front la sueur, je capte un instant le geste gracieux d’un enfant face à la mer rutilante. Au loin un voilier doré, incandescent semble planer sur l’eau. Aucun nuage ne l’arrête, nulle vague ne le menace, je l’embrasse du regard, mais il intègre sa place à l’arrière-plan du tableau dans le même élan coloré que les cerfs- volants qui fuient la terre, atteignant d’emblée un espace illimité. Et l’eau que je foule fuit elle aussi, mais revient, ravinant le sable, ramenant des coquillages qui blessent, des algues qui s’enroulent aux orteils et voilà que les mots n’ont plus lieu d’être, car ce qui saigne et signe ce sont les miroitements, les hiéroglyphes des flaques, ou l’effondrement du soleil, gisant rouge et or jusqu’à son extinction brutale.

                                                                                         *

                                            Au fil du temps (Dominique Zinenberg)

Au fil du temps

s’écarter de la voie, bifurquer, fuguer.

Au fil des jours

défaire l’habit qui serre aux entournures

recoudre les désirs

retisser la trame de la vie

ajourer,

aérer,

dentelles ou bure

qu’importe,

en découdre enfin

avec le chas trop étroit de la vie

fuir,

partir,

glisser hors,

glisser jusqu’à renaître

respirer,

voir l’ouvert qui défile

et dénouer le lien, la trace ombilicale, le tracé

rejoindre ce qui ne pèse pas, ne ferme pas l’horizon

rejoindre en s’échappant

A TOUTES FUITES ! (Anne de Commines)

D’un jet d’air, j’assemble ma peau et me précipite vers un concentré d’horizon. Le souffle me tient lieu de statut. Entre l’enfance qui grandit et l’âge qui attend, la frontière est dense et parfaitement inenvisageable. J’essaie mes ailes pour atteindre le point de fuite. Le monde ne serait-il qu’un souvenir, effacé par le temps dans sa soif d’heures ? Je travaille à cet instant qui côtoie et contient les plus belles œuvres de nos émanations. Combien l’Arbre de vie compte-t-il de solitudes incertaines peuplées d’aventure immobiles. Le trait me souffle la fuite vers les abimes primordiaux où la Parole a échoué, portée par tant de fragments de nous-mêmes. Comment dire le secret, polir la vérité qui me courtise, saisir le vertige qui me hisse ? Le ciel n’est plus très loin. Je l’ajoute à mes souvenirs et imprime sur sa toile la copie du monde avant disparition. Je fuis là où mon cœur me répand où la chair m’énigme. Le Mystère m’érige dans la lente convulsion de la fuite. Je vibre au ralenti dans la course des sphères où les mondes se déposent. J’emporte les archives, dans le prodigieux accroissement des cercles là où le temps de viendra plus les chercher. Aux bordures, aux racines inachevées, je sens monter ma peau, prière lucide dans la cérémonie de la lumière. Comment conclure l’élan ?

Beauté de lettres (Stan DELL )

Elles partirent vingt-six mais par un prompt vent fort elles ne se virent que cinq arriver au cœur malade du monde.

A – La première de toujours ouvrit le mot et s’écria « Ah enfin ! ». Le cœur se mit à trembler ; de quoi allait-on le priver ?

M – Partie après L, on vit poindre un nouveau Monde, un monde comme on aime.

O – Vint alors une lettre sans histoires, prête à embrasser les rondeurs du cœur. Regardez-moi bien, je ne suis pas le zéro que vous croyez voir ! s’écria-t-elle.

U – Puis s’échut l’hurluberlue tordue au fichu pointu et au tutu décousu. Une touche de folie, signe que rien n’est jamais foutu.

R – Enfin un air de musique douce, arriva sur le champ, annonçant l’avènement d’un mot divin et le soulagement de maux malins.

Elles partirent vingt-six mais contre les vents les plus forts, cinq d’entre elles sauvèrent le monde …

Stan Dell

Décembre 2017