Il ignore qu’il est beau. Ou plutôt si, il se sait beau dans le regard et le corps de sa femme. Ils se savent beaux au plus profond l’un de l’autre ces deux-là.

            Dans son regard qui s’éloigne vers le côté, quelque chose cherche, interroge. Quelque chose d’exigeant peut-être, ou d’inquiet. Et en même temps son corps est posé, installé, massif, sur son siège. Un bras posé à plat sur sa cuisse, l’autre appuyé sur la table, la main levée au-dessus du cahier. Sa plume est en suspens, comme sa pensée. Une ride horizontale sur son front large et haut creuse une parallèle à la bouche en arc fermé. Sans le nez fort et cabossé le visage serait presque romantique avec son regard clair et les cheveux en mèches épaisses ramenés vers l’arrière.

            Devant lui le cahier est ouvert, noirci d’écriture. La page de droite est remplie de lignes serrées, à gauche ce sont ses notes.

            Il vient de se relire. Il réfléchit. Le grand buvard sous le cahier est plein de taches d’encre. Il en fera encore plein. D’habitude il rature peu. Toujours deux encriers devant lui : conjuration de la panne, ou angoisse du flacon vide. Sa pipe ne le quitte jamais quand il travaille, et cette loupe rectangulaire.

            Il a la main large des hommes de sa terre de Haute Provence. Il a la main large et les doigts solides des hommes qui habitent ses romans. Il a la main large et sensuelle de l’amoureux qui ne peut s’endormir sans tenir en sa paume le sein de sa femme.

            Quelque chose comme une peine infinie dans son regard fait s’éloigner ses yeux de son cahier. Loin des biffures, loin des ratures, loin de la terre rocailleuse où survivent ses personnages. Ceux de Beaumugnes ou ceux de Colline. Il est parti au-delà de la fenêtre du sud, avec au loin le plateau de Valensole.

            Une tache rouge a jailli, qui repart, revient, creuse le blanc de la neige. Du rouge dans la brume d’un hiver sans fin qu’il ne connaît pas, qu’il n’a jamais vu sur les pierres blanches d’ici, cassées de chaleur, de soleil et de vent. Ce rouge, cette brume, cette noirceur, et le blanc de la neige sont pourtant là, dans un recoin de la pièce. Ils s’engouffrent par la fenêtre et l’empêchent de tourner la page du cahier. Ils lui font incliner la tête et tourner le buste vers quelque chose qu’il ignore encore.

            Il ne voit plus les rais de lumière oblique pénétrer son bureau par la fenêtre de l’ouest et projeter l’ombre des cyprès sur les murets de pierre sèche. Il ne voit plus les brebis grasses et pleines dévalant la colline dans le chapitre qu’il vient de relire. Il a perdu leur berger, ne sait plus comment les faire rentrer avant l’orage qui menace.

            Il voit le cou tranché d’une oie d’où gicle à petits jets le sang qui s’étale en une flaque rouge dans la neige.

            La beauté du sang sur la neige.

            Son regard s’est perdu vers la fenêtre sud et s’obscurcit des ombres qui la gagnent. Lui revient étrangement cette phrase qui le hantait dans les tranchées de Verdun Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Son regard glisse un instant vers le rayon de bibliothèque où il sait les Pensées de Pascal.

            La fascination du sang sur la neige.

            Il ne sait ce qu’est cette fascination-là. Mais il sait qu’elle a envahi cet homme qui galope à cheval dans la neige, passe au travers de la fenêtre sud, saute par-dessus le poële avant de disparaître par la fenêtre ouest, en poursuivant un loup. Un loup, un homme? Lui-même?

            Il sait au fond de lui que ce rouge ce sombre toute cette neige ce silence, il ne pourra les contenir. Ils ont englouti son bureau. Ils vont s’emparer de son écriture, déferler sur ses pages, l’emporter vers une noirceur qui brouillera son regard clair. Vers une contrée qu’il n’a jamais traversée, où l’ennui saisit ses habitants, et le froid de la mort et la fascination du sang.

            Les ténèbres qui rongent le cavalier vont pénétrer son propre cœur son sang ses nuits, s’étendre sur ses cahiers, le poursuivre à son tour comme cet homme pourchasse le loup.

            Et il lui faudra, bien plus tard, il ignore quand, les renvoyer par la fenêtre du sud, dans l’abîme d’où elles ont surgi.

            Il veut reprendre la lecture de son cahier, ses notes, ses repentirs. Ajouter d’autres corrections. Mais la brume envahit à son tour sa colline rocailleuse où les buis rabougris se mêlent aux piques des genévriers, au gris des romarins, dans des parfums de poivre, de ciste, de lavande. Les mots lui manquent pour écrire la lumière crue du soleil, les bêlements des brebis, les jappements des chiens. Il ne parvient plus à regrouper son troupeau, ses brebis s’affolent, son berger veut crier, mais il reste sans voix. Un loup, sans doute, a surgi du vallon.

Sa main droite reste en suspens au-dessus du cahier tandis que l’autre tripote la loupe, la tapote sur la table d’un geste mécanique. Les chocs métalliques enflent dans sa tête et il se dit alors ce qu’il aurait de mieux à faire. Termine vite et va te promener un peu dehors dans l’automne.

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