Ce sera un temps d’avant l’automne. Dans le Tompkins Square Park, des écureuils se laissent glisser le long des troncs glacés de rosée. Il aura marché longtemps. Il est assis. La clarinette dépasse de son sac. Il y accroche son bonnet. Un écureuil le regarde fixement. Il aimerait le caresser, sentir sous ses doigts engourdis la fourrure un peu rêche. Il a aimé ce parc, les rues du Lower East Side où les pas hésitent sur les trottoirs défoncés.

 Il a fermé les yeux un instant. Juste le temps pour l’écureuil de grimper sur son sac. Au moindre mouvement, il sera immédiatement hors de portée. Il le sait. Il plisse légèrement ses paupières pour le garder encore un moment, là, tout près, le regarder. L’écureuil hésite à s’approcher davantage. Ses yeux sont des perles noires.

Ce sera quelques instants plus tard. Les premiers promeneurs de chiens commencent à arriver. La bande-son se s’amplifie : voix aux timbres sourds, froissement d’ailes et pépiement d’étourneaux, aboiements, heurt métallique des portillons, glissement continu des voitures, plus loin près de l’East River. La ville est un chant. Il aimerait sortir la clarinette et jouer exactement la partition urbaine qui   se déploie. Il a aimé la ville, l’envolée des ponts sur le détroit.

Il a fermé les yeux un instant. Juste le temps d’imaginer l’armature métallique du Brooklyn Bridge et la vibration sourde des piles jusque dans les profondeurs de l’eau.

 Ce sera plus loin. Il aura marché jusqu’au Deli de la Huston Street. Il est assis. Il a posé son sac sur la banquette. La serveuse a souri en posant devant lui le sandwich de pastrami, avec un gros bol de pikles. Il ferme les yeux. Il entend la clarinette. Un homme aura joué, sans doute, là-bas, à Ellis Island. L’océan frappe le môle avec le bon tempo. Il bat la mesure sur le bord de la table.

L’homme est debout derrière une fenêtre grillagée. Il vient de loin. Il fixe la trame du jour sur Manhattan. Il a emporté avec lui la musique du shtetl. Il écoute le grincement des chaînes d’amarrage qui heurtent les pontons. Il écoute la houle mêlée de l’Hudson River et de l’océan. Il écoute la respiration des hommes, prisonniers de leurs rêves. Il sort d’un sac de toile, une clarinette dont l’embout est usé par le frottement du souffle et la pression des dents. La ville est un chant. Il l’accompagne.

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