Que s’est-il passé… Au dernier moment… Je l’ai laissé filer… Je l’avais immobilisé… Le tenais en joue… Ma colère était à son comble… Ma haine chauffée à blanc… Je maîtrisais la situation… Cette fois il était fait… Et j’ai lâché prise !… Pourquoi ? Mais pourquoi bon dieu pourquoi ?

Je ne l’explique pas. Je ne me le pardonne pas. Je me maudis au-delà de ce que je peux en dire. Bêtement, bassement, je lui ai laissé la vie sauve. A l’instant où j’allais commettre l’irréparable, j’ai été retenu. Ma main s’est paralysée. Mon corps pétrifié. Que s’est-il passé ? Que s’est-il passé que je recule, que je renonce ? Ma décision, longuement mûrie, était claire : l’écraser comme un morpion, l’envoyer dans l’au-delà, qu’il disparaisse à tout jamais !  

Comment a t-il fait pour prendre le dessus de la situation ? Il était pourtant en fâcheuse posture. La pire qui soit !  Ai-je une fois de plus été victime de la frontalité de son regard  ? Ou de l’arrogance de son rire ? Pourquoi ai-je capitulé ? Désavoué mon plan ? Je me suis renié, et cela m’est insupportable. Une vraie torture que ce renoncement forcé !

Je regrette d’avoir cédé. Je regrette de ne pas avoir porté le coup fatal alors qu’il n’avait plus aucune chance. Je regrette de ne pas avoir achevé le travail. Une fraction de seconde et c’était joué ! Mon arme pointée sur son front -je ne tremblais pas- je n’avais qu’à appuyer ! Et je n’ai pas appuyé ! Pourquoi ?… J’ai perdu l’opportunité rêvée d’en finir avec lui !

 

Depuis ce jour mémorable où je ne l’ai pas tué, je suis plongé dans une profonde confusion, comme exclus de moi-même, assiégé, haché par une tension intérieure obsédante. Implacable machine à entretenir des regrets éternels ! Impossible de revenir en arrière. Trop tard ! Ce qui est fait est fait ! Ou plutôt, ce qui n’est pas fait n’est pas fait ! A tout jamais trop tard ! J’aurais dû commettre l’irréparable plutôt que traîner ce qui n’a pas été conclu comme un boulet !

 

Depuis ce jour mémorable où je ne l’ai pas tué, encagé dans la geôle de mes regrets, je ne connais ni répit ni repos. Mon impuissance, ma lâcheté, mon ratage passent, repassent, ressassant la même scène. Coupable ? Non, mais à tout prendre, il vaudrait mieux que je le sois. Etre un vrai criminel, un meurtrier, me paraît enviable ; ce serait l’évidente preuve que j’ai fait quelque chose ; quelque chose qui compte, même grave, même répréhensible impardonnable. Alors que je suis survivant à une impossible culpabilité. Je n’ai rien fait et c’est pire !… Il a eu le dernier mot. Je ne voulais pas qu’il ait le dernier mot ! Je n’ai pas su le lui dire de la façon radicale et définitive que j’avais imaginée. Je le regretterai à chaque instant de ma vie et – pourrez-vous me croire – mes regrets sont plus lourds que des péchés.

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