Il s’est avancé dans la galerie. Il s’est arrêté un instant dans la salle des cartes à regarder le monde se déployer. De la fenêtre, on devine la masse du château St Ange et la courbe du Tibre. Rome bruit de tous les signes annonciateurs de la nuit. Il se pose dans le silence obscurci de la chapelle. Il a écrit toute la nuit. Un vers résonne en lui « Depuis que j’ay laissé mon naturel séjour/ Pour venir ou le Tybre aux flots tortuz ondoye. Le quatrain résiste et pourtant il a le vers du second qui s’est inscrit : Mais j’ay si grand desir de me voir de retour.

Depuis de longs mois, il respire difficilement dans l’atmosphère nauséabonde des couloirs du Vatican. Il tente d’échapper aux rumeurs, aux intrigues. Il accomplit scrupuleusement les tâches inutiles qui ne sont que parades courtisanes. Le secrétaire de Jean Du Bellay ne doit-il pas, à chaque heure : Suivre son Cardinal au Pape, au Consistoire/ En Capelle, en Visite, en Congrégation…/Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme. Mais son cœur gronde. Son âme est ulcérée. Il a dénoncé dans des sonnets rageurs, la corruption et la luxure des prélats.

Parfois, il réussit à s’échapper de l’enceinte fortifiée. Il s’arrête toujours sur le pont du Trastevere. Le fleuve s’écoule sans bruit. Des bancs de sable en freinent le cours. Il rejoint par des ruelles tortueuses les hauteurs du Capitole. Il regarde mélancolique, l’enchevêtrement des ruines ensevelies. Il dira ces vers : Si je passe plus oultre, et de la Rome neufve/ Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve / que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

Il sera parti à l’aube. Il reviendra juste à temps pour éviter de croiser quelque courtisan et se présenter dans l’antichambre lorsque son oncle aura achevé le rituel minutieux d’un lever de cardinal.

Un dernier rayon de soleil vient frapper les fresques qui, un instant, révèlent dans l’ombre le frémissement de leur beauté. Il a fermé les yeux. Il laisse venir sous les paupières, les images qui vont nourrir le désir du retour. La Loire confond ses rives avec le ciel moiré. Il marche en direction de l’horizon. C’est l’été, le temps des fenaisons est passé. Les vallons s’alanguissent dans la rousseur du jour. Il marche. Il chantonne : plus me plaist le séjour qu’ont basty mes ayeux/ que des palais Romains/ le front audacieux/ plus que que le marbre dur me plaist l’ardoise fine.

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