Le Nez. En majuscule. Il est temps d’en parler.

Léonard avait un petit frère qu’il appelait le Nez. Sans méchanceté aucune. Et le sobriquet allait au frère comme un gant. Car le nez, quoique fin, mangeait pour ainsi dire toute la hauteur du visage flanqué de deux joues minces au sommet desquelles saillaient des pommettes toujours roses; de front il n’avait point, caché qu’il était sous une tignasse en broussaille, des yeux bleus presque bridés brillaient d’un éclat humide, la bouche était étroite, ourlée comme dans les miniatures persanes, on ne savait s’il était vraiment le frère, je veux dire le frère génétique de Léonard, il n’était pas beau, et quand on le rencontrait pour la première fois c’était pour ainsi dire son nez qu’on rencontrait, mais il n’avait pas non plus une tête de cheval à la Boris Pasternak, pas de cette somptuosité-là, il était même tout l’inverse, il portait un nez infini que semblaient poursuivre les membres déliés, et la démarche liquide, presque sans appui, ajoutait à la sensation irréelle que le nez, magique, inscrivait une trace sur le décor qu’il franchissait sans déplacer aucune masse d’air.

Ce petit frère était affectionné de Léonard et d’elle-même, les autres gens le trouvaient suspect. Car suspect il l’était, dans la mesure où toute étrangeté convoque la question, et son nez à coup sûr par son extravagance l’appelait que ne tempéraient pas ses façons, ses rythmes, ses fuites et pirouettes de toutes sortes; très vite on lui collait une étiquette pour calmer l’inquiétude qui sourdait.

_C’est un original, un dandy, un poète, un fou, un bon à rien, un incapable, un immature, un enfant, un naïf, un repris de justice peut-être, quelqu’un de douteux c’est certain.

Elle avait beaucoup entendu sur lui. Une fois catégorisé, on le laissait tranquille et assumait que Léonard le plus naturellement du monde serait à chaque sortie accompagné par lui.

Son absence ne suscitait aucun étonnement: le Nez battait la campagne, était parti à la chasse aux papillons, apprenait une langue étrangère, le tango argentin, en Argentine ou toute autre contrée, de toute façon on ne tarderait pas à le savoir, car il était dispendieux, généreux, et à ceux qu’il aimait _et ne le lui rendaient pas forcément, c’était souvent les plus acharnés_, de ses expéditions rapportait presque toujours quelque babiole ou authentique trésor, dilapidant sûrement son héritage ; alors, effaré par la prise de conscience brutale de l’usage intempestif qu’il faisait de sa fortune et des conséquences que cela entraînait, mélancolique, il se terrait, se privant de tout, se retenant presque de respirer, se nourrissant exclusivement d’oeufs à la coque, de raisins de Corinthe et de cornes de gazelle tout exprès achetées à la boutique de la Grande Mosquée, et il ne se passait pas de semaines sans que la nuit il appelât en urgence dans son alcôve un médecin de garde, affirmant étouffer, tremblant, le visage dévoré de tics, avec son frère à son chevet, muet comme une carpe, qui assistait à la pose méthodique des électrodes, sûr qu’il était de connaître la réponse:

_Parfait. Soyez rassuré, il n’y a rien à l’électrocardiogramme.

Et la vie reprenait comme avant. On apercevait le Nez aux soirées.

Elle voyait depuis toujours, c’est à dire, depuis près de vingt ans le Nez. Ils allaient ensemble au cinéma, au théâtre, commentaient les livres qu’il venait d’acheter; car il pillait les bibliothèques, l’alcôve où il vivait étant trop exiguë. Elle aimait ses grâces de dandy, les chaussettes dont il usait par kilomètres, vivement colorées, excentriques ! piaillaient les formalistes; il n’en avait cure, il ne fréquentait qu’elle, elle, son frère et Paris, qu’il adorait. Il la considérait comme une sœur . Il disait que le désir, il l’expédiait aux calendes, et que son frère en avait bien suffisamment pour deux, de toute façon le traitement qu’il prenait l’avait éradiqué; il disait qu’il l’aimait, mais ne pourrait l’aimer comme un homme ordinaire, et puis qu’il haïssait l’ordinaire.

Un soir, après une longue promenade chaste au Jardin des Plantes _c’était au tout début qu’ils se connaissaient_, il s’était soudainement volatilisé après qu’elle avait refusé de l’héberger la nuit; de loin, elle l’avait aperçu; il souriait, courbant ses longs bras avec des grâces de Plissetskaïa dans le Cygne, elle eut peur pour lui, elle se trouva affreuse, le rejoignit dans le chemin. Il s’était montré très doux

_ce n’est rien, je comprends, je vais me débrouiller

_mais ton frère

_est en Suisse; c’est très bête: j’ai perdu mes clés.

Il s’était assis sur un banc:

_je vais aller le rejoindre..

_n’est-il pas en Suisse?

_je prends le train demain

_pour ce soir

_je me débrouille.

_si tu veux…

Il souriait d’un air très las, très tendre, ailleurs.

Elle le regarda grimper le sentier tournoyant qui mène au belvédère; fluide, il semblait voler. De là-haut il fit encore un signe. Elle crut qu’il chancelait. Elle le trouva très beau.

Elle pensa qu’il dormirait là-haut.

Pensa-t-elle vraiment qu’il dormirait là-haut, caché derrière quelques broussailles durant la ronde des gardiens? N’eurent-ils pas plutôt rendez-vous le lendemain matin juste avant son départ? Elle croit le revoir, cheveux non peignés comme piqués d’herbes et de diamants jonquille, et s’entendre lui dire:

_tu as dormi au jardin?

Elle reçut un tas de courrier un mois plus tard, des phrases ésotériques, des poèmes, des morceaux d’idées, jetées pêle-mêle, briques et pierres translucides qui résonnaient ensemble; point de ciment, d’étais, de chair.

Elle l’aimait comme elle aimait le souvenir qu’elle avait du prince Mychkine, elle se mit à craindre pour lui, qu’on le moquât, le rabaissât, qu’on lui fît mal. Elle craignit même pour sa vie. Elle n’avait pas perçu qu’on ne pouvait l’atteindre.

Comment toucher les courants, les effluves, les déplacements de l’air, les sourires du vent?

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