Intérieur. Jour.

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Elle était sortie sur le seuil. Le ciel paraissait plus lourd sur l’horizon. Une ligne rosée

annonçait les aubes froides. Au moment de rentrer, elle avait d’abord perçu le

froissement d’ailes. Lorsqu’elle s’était retournée, elle avait vu en contre jour, la

calligraphie parfaitement tracée du vol migrateur. L’émotion lui serrait la gorge. Ce

départ des oiseaux était inscrit en elle depuisl’enfance.

Chaque fois surgissait l’image de sa sœur. Elle interprétaitavant tout le monde les signes

précurseurs de l’automne. Elle faisait le guet, plantée devant la petite fenêtre de l’arrière-
cour. Elle captait le moindre cri annonciateur d’un passage. Elle entraînait alors sa sœur

jusqu’au fond du jardin. Elles restaient là, main dans la main, tête inclinée, yeux brûlants,

souffle court, jusqu’àl’effacement d’un ultime point dansle lointain.

Plus tard, elle associerait le départ définitif de Hanne à ce moment des grandes

migrations. La date sans doute ne correspondait pas. Il s’agissait plutôt d’une

congruence hors du temps, où elle avait senti avant son départ la même fébrilité. Elle

l’avait accompagnée jusqu’à la gare. Elle avait attendu sur le quai de voir disparaître

l’arrière du train. Elle serait seule désormais à guetter les changements de lumière, la

froideur soudaine du vent.

Elle tardait à rentrer. La maison par instants pouvait lui paraître hostile. Ce matin, elle

pesait sur elle de tous les silences accumulés. Ses pas résonnèrent dans le couloir. Elle

jeta un coup d’œil dans la salle à manger. Elle aurait à la remettre en ordre. Elle préféra

entrer dans le salon. Elle s’approcha du piano, effleurales touches, regarda distraitement

la partition sur le pupitre. Elle s’assit bien droite sur un fauteuil près de la fenêtre. Elle

regardait ses mains, comme si elles lui étaient devenues inutiles. Elle aperçut Kirsten, sa

voisine. Elle se dissimula dans l’ombre. Elle se sentait incapable d’échanger le moindre

propos. Elle fut rassurée en pensant qu’aucune lumière ne signalait sa présence. Elle

ferma les yeux, s’appuya contre le dossier. Sous les paupières, elle cherchait à préserver

latrace d’un passage qui ravivait le souvenir.

La cloche tinta sans qu’elle fasse le moindre mouvement. On toqua au carreau. Elle

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Lorsqu’elle vint lui ouvrir la porte, il fut surpris de sa petite taille. Son regard trahissait

un grand trouble, que rien ne semblait justifier. Il était parfaitement convenu qu’il

débutait ce jour, la coupe du bois. Il s’inclina pour la saluer. Elle lui fit signe d’entrer,

sans prononcer une parole. Il hésita dans le hall. C’était la première fois qu’il travaillait

dans ce quartier, un peu à l’écart. Ilavait marché longtempsaprès le débarcadère. Malgré

le poids des outils, il avait aimé cette marche matinale. Il s’était arrêté pour voir passer

un vol de grues cendrées. Elles avaient saturé l’air de leurs battements d’ailes. Il avait

attendu de lesvoir disparaître.

Elle avait traversé d’un pas énergique, le couloir qui donnait sur l’arrière-cour. D’un

coup d’œil, il évalua le volume du bois qu’il devrait débiter. Elle paraissait maintenant

plus détendue, claire dans ses explications. Elle lui proposa de boire un café. Il pénétra

dans la cuisine. Il la regardait s’affairer. Maîtresse des lieux, elle paraissait pourtant

hésiter dans ses gestes. Elle lui servit le café. Elle restait debout. Elle souriait. Il

remarqua la tristesse de ses yeux. Il parla du vol des grues, de l ‘approche précoce de

l’automne. Elle s’anima durant la conversation. Elle l’accompagna dans la cour. Elle avait

sursauté, lorsque leurs mains s’étaient frôlées sur la poignée de la porte. Elle rentra

Le bois crissait sous la scie. Il prenait peu à peu le rythme de la coupe. La sciure

s’accumulait sur les pierres. Il sentait autour de lui l’odeur si particulière du bois sec. Il

aurait pu fermer les yeux et identifier la variété des essences. Les bûches s’entassaient. Il

commença à les ranger sous l’auvent. Puis il s’arrêta un moment, s’assit sur le muret qui

marquait la limite d’un verger. Les maisons alentour paraissaient inhabitées. Dans les

façades aux couleurs vives, les fenêtres restaient closes sur des intérieurs que l’on

devinait cossus. Lesrues pavées ne semblaient ne jamais devoir s’animer.

Venue de l’intérieur de la maison, on entendait, légèrementassourdie, le son d’un piano.

Puis, à nouveau le silence s’empara de tout l’espace. Lorsqu’il se remit au travail, il crut

apercevoir une silhouette, debout, dans l’encoignure de la fenêtre. Il détourna son

regard. Il sut qu’elle resterait là un long moment.

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Kirsten

Elle sortit dans la rue. La lumière lui parut étonnamment vive pour cette fin d’été. Les

vents marins charriaient depuis plusieurs jours des masses de nuages qui disparaissaient

ensuite dans l’arrière-pays. Ce matin, elle avait entendu les cris des migrateurs. Les

enfants les auraient observés sur le chemin de l’école. Elle avait aperçu Dina, sur le pas

de sa porte. Elle attendait sans doute le coupeur de bois qu’elle avait vu passer un peu

plus tard, ou bien une de ses élèves. Parfois, elle restait longtemps sur le seuil, comme si

elle hésitait avant un départ.

Kirsten avait l’impression de deviner, sinon de voir, les faits et gestes de sa voisine. Ce

n’était pas seulement la proximité des maisons qui le lui permettait, mais bien plutôt ce

qui lesassociait toutes les deux dans le silence des jours. Elle aimait partager avec Dina,

les moments où elle s’asseyait au piano. Elle la sentait présente et lointaine. Elle-même

se laissait glisser dans un état, qu’elle pouvait sentir tantôt heureux, tantôt menaçant,

comme si la musique ouvrait un espace inconnu. Elles se disaient peu de choses de leur

vie. L’une et l’autre s’inscrivait dansle rituel immuable de leur journée.

Kirsten enviait Dina de partager son temps entre ses élèves et ses longues heures de

travail au piano. Elle aurait voulu, une fois ses enfants et son mari partis, pouvoir

s’absorber dans une activité, dont elle pressentait l’intensité. Ni la lecture, ni la broderie

ne pouvaient combler ce désir. Sans l’évoquer auprès de Dina, qui aurait pu en paraître

surprise, elle aspirait à un monde indéfini, celui-là même où Dina pénétrait avec le

mouvement de ses mains sur les touches, et le frémissement perceptible de ses épaules.

Elle pensait parfois que Dina n’avait pas eu d’enfant pour se permettre d’explorer un

univers qu’elle-même s’était interdit.

Elles ne convenaient jamais à l’avance d’une visite chez l’une ou chez l’autre. Elles se

voyaient dans le jardin, se faisaient signe. Kirsten était accaparée très tôt dans l’après-
midi, au retour des enfants. Dina avait des cours espacés qui lui laissaient plus de liberté.

Au printemps, elles s’éloignaient du quartier pour atteindre la lisière des bois. Dina lui

avait parlé de sa sœur Hanne, qui habitait depuis de longues années à l’étranger. Elle

évoquait avec émotion, leurs longues promenades sur les chemins de terre balayés par le

vent marin. Dina révélait dans ses récits, plus que la nostalgie des lieux, la douleur de cet

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Henrick

Il s’était levé tôt. Il avait parcouru lesallées du jardin. La nuitavait été froide. Les feuilles

par endroits se recroquevillaient. On sentait venir l’automne. Ses levers matinaux lui

permettaient d’en sentir les prémices, comme ce matin, où la nuit pesait encore sur

l’horizon. Cette saison avait à ses yeux le mérite de sa brièveté pour laisser place à un

hiver lumineux et glacé. Il y trouvait le repliement nécessaire à son travail. Il aurait pour

lui seul, dans le silence nocturne, l’impression de bénéficier d’un temps suspendu.

Les lampes venaient de s’allumer dans la salle à manger. Il voyait passer d’une fenêtre à

l’autre, la silhouette de Dina. Ilaimait plus que tout partager avec elle, le repas du matin.

Le soir, elle était souvent silencieuse, comme si la journée les avait isolés dans des

espaces lointains, dont chacun ne pouvait revenir que lentement. Il resta à la regarder se

déplacer. Chaque passage soulevait des pans d’ombre et la dessinait en contre jour. Il

devinait le glissement de ses pas. Il aurait aimé trouver les justes mots pour exprimer la

Lorsqu’il rentra, il souhaita la voir surgir dans l’encadrement de la porte. Il vit seulement

la nappe blanchie par le halo de la lampe. Il eut peur soudain de cet espace vide d’elle. Il

l’appela. Elle parut surprise par le ton de sa voix. Elle souriait en s’approchant de la

table. Il s’assit, rassuré de sa seule présence. Il avait envie de fermer les yeux. Il savait

d’expérience que le monde pouvait basculer dans un battement de paupière. Dina avait

cette puissance d’exister pleinement, lorsqu’il rouvrait les yeux. Il l’écoutait maintenant

évoquer les détails de sa journée.

Il pouvait aisément l’imaginer aller et venir dans la maison, le jardin, sortir se promener

avec Kirsten, accueillir ses élèves pour leur leçon de piano. Mais il savait qu’une part

d’elle-même lui échapperait toujours. Il avait perçu cela comme une évidence, dès qu’il

l’avait vue pour la première fois s’asseoir au piano. Rien d’autre ne semblait exister

autour d’elle. Ce corps désiré respiraitautrement. Elle s’isolait dans un lieu où lui n’avait

pasaccès. Une seule fois, il avait voulu l’entourer de ses bras lorsqu’elle jouait. Elle avait

plaqué un accord et s’était dégagée de son étreinte. Ce jour-là, il avait eu peur de la

perdre définitivement.

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Lorsqu’elle avait ouvert la porte, elle avait eu du mal à dissimuler son agacement. Elle

avait lu la surprise dans les yeux de l’ouvrier. Elle tenta de corriger cette impression. Elle

lui proposa de boire un café avant de se mettre au travail. Elle se rassurait peu à peu dans

ses gestes. Mais elle sentait peser sur elle le regard du jeune homme. Il parlait lentement,

avec un léger accent. Il évoqua le passage des oiseaux près du débarcadère. Elle

l’écoutait, sans s’attacher à ses propos. Sa voix, seule, comblait à cet instant le vide

douloureux qui avait initié sa journée. Elle le conduisit dans la cour. Elle s’avança pour

ouvrir la porte. Il l’avait devancée. Elle retira brutalement sa main. Il sourit, s’excusa de

sa hâte. Elle cachason trouble en se dirigeant vers le bûcher.

Elle rentra rapidement dans la maison. Elle vit son visage dans le miroir du salon. Elle

s’arrêta. L’image tremblait. Le sang pulsait à la gorge. Elle s’assit sur le tabouret du

piano, redressa son buste. Elle écouta décroître le rythme de sa respiration. Sous ses

doigts, les notes surgissaient dans leur bel élan. Elle quittait la maison. Elle marchait sur

la lande où le vent sifflait à ses oreilles. Elle dénouait ses cheveux. Elle s’abattait dans la

bruyère. Au-dessus d’elle, le ciel ouvraitsur l’infini. Son corps pouvaitvibrer desaccords

puissants qu’elle maîtrisait. Les dernières notes lui parurent lointaines, comme si elle

s’était échappée. Enfin.

Elle se leva. Elle entendait le bruit de la scie qui pénétrait le bois sec. La chute des

bûches ponctuait le crissement. Elle resta dans l’encoignure de la fenêtre. Elle observait,

fascinée, les gestes réguliers de l’ouvrier. Elle pouvait deviner le rythme de son souffle, la

pression douce des muscles sous la vareuse. Il se redressa. Elle recula légèrement. Il lui

sembla pourtant que leurs regards s’étaient croisés. Elle dut s’appuyer sur l’accoudoir

Maintenant des cris d’oiseaux emplissaient la pièce. La lande butait sur un ciel plombé.

On pressentait les pulsations d’une mer glacée. Lui revint l’image de la rue vide où sa

soeur s’était mise à courir, après la dispute violente avec le père. Ses cheveux lâchés

marqueraient la trace flamboyante de la rupture. Elle était restée sur le seuil. Elle

garderait dans son silence le prénom de Hanne, qu’il serait convenu désormais de ne

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Hanne

La nuit tombait plusvite maintenant. Danslavallée, une brume froide se glissait entre les

arbres. Hanne se tenait près de la fenêtre. La vitre lui renvoyait son image inscrite dans le

paysage boisé. Elle venait de relire la dernière lettre de sa sœur, qui datait de plusieurs

semaines. Elle ne tarderait pas à lui écrire de nouveau. Malgré l’espacement de leur

correspondance, elle ne ressentait nulle inquiétude. Très tôt, sa propre exubérance

s’était accordée au silence de Dina. Elles partageaient la même chambre et chacune se

plaçait différemment dans le lieu et le rythme des journées.

Loin d’elle, elle pouvait deviner sa manière de marcher dans la maison, de s’installer au

piano, de s’arrêter devant un arbre. Ses lettres condensaient les détails de la vie

quotidienne pour s’attarder sur les moments privilégiés. La présence d’Henrick s’y

révélait protectrice. La musique seule ouvrait sur son intimité. Hanne avait jalousé ce

monde qui lui restait inaccessible. Elle auraitaimé désormais y retrouver sasœur.

Lorsqu’elle était partie, animée d’une colère ravageuse, elle lui en avait voulu de son

mutisme. Peu à peu, des images avaient surgi, puis des sons, des mots. Elle entendrait

beaucoup plus tard la voix de Dina, qui criait son nom dans la rue. Elle fixerait sa

silhouette sur le quai de la Gare Centrale. Elle apercevrait ses mains sur le clavier, sans

qu’aucun son ne lui parvienne.

Ce pays d’ombre avait atténué les contours douloureux du souvenir. Elle lui avait écrit.

Dina avait répondu. Elle n’avait jamais transgressé la règle établie d’évidence. Le père

avait disparu dans le blanc des pages. Le temps s’était suffisamment écoulé pour

Elle aurait aimé accueillir Dina, lui faire découvrir les forêts de sapins noirs qui se

dressaient puissamment vers le ciel. Elles auraient marché dans les allées où la lumière

ne pouvait pénétrer que par des brèches vives. On devinait le tumulte du fleuve, plus loin

entre les falaises. Sa vie avait désormais la force de ce paysage. Les rêves parfois lui

restituaient l’étendue de la lande, l’éclat du sable gris au bord de l’horizon, le cri des

oiseaux sur le débarcadère.

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Wilhem

En traversant la place du Palais Royal, il aperçut Henrick. Il le laissa venir vers lui. Il

découvrait soudain la lenteur de son pas et la légère voussure de ses épaules. Henrick

avait paru surpris de cette rencontre. De longues semaines s’étaient écoulées depuis la

dernière soirée où ils s’étaient retrouvés à l’atelier. Henrick y avait longuement regardé

l’ébauche du dernier tableau. Sur le blanc de la toile, on devinait une silhouette de

Ils entrèrent dans la grande brasserie qui les absorba dans son atmosphère feutrée.

Wilhem évoqua la prochaine exposition qui concluait plus d’un an de travail. Lui,

d’habitude si volubile lorsqu’ils se retrouvaient, laissait de longs silences ponctuer ses

propos. Henrick percevait son trouble sans réellement l’analyser. Il lui proposa de

l’accompagner jusqu’àson atelier.

Ils longeaient les quais. Les mouettes parurent soudain se figer. Ils levèrent la tête en

même temps, pour fixer l’ombre mouvante qui survolait le port. Ils regardèrent le vol

ordonné des migrateurs jusqu’à ce qu’il ait disparu à l’horizon. Ils n’éprouvaient plus le

besoin de parler. L’instant disait avec exactitude l’essence de leur amitié. Depuis leurs

études à l’université, ils avançaient d’un même pas. Ils avaient partagé très tôt leur

passion pour la poésie, les bains glacés sur les plages grises et leur amour commun pour

Des pans de l’atelier étaient plongés dans une ombre mate. Les toiles fixées sur les

châssis étaient alignées contre le mur. Henrick les parcourait du regard. Wilhem restait

en retrait. Un récit s’ordonnait dans la succession des tableaux. Des portes s’ouvraient

sur l’intimité des lieux. On pénétrait dans des salons désertés. Le peintre révélait la force

de l’absence. Puis une femme, la même, toujours, apparaissait. Elle se tenait debout

devant une fenêtre ou assise, les mains posées sur les touches d’un piano. La

transparence de la lumière faisait vibrer les blancs. On devinait les gestes, le

frémissement d’un voilage sur la vitre. La femme pouvait disparaître dans la dilution des

teintes, sans que cessât le chant retenu de l’attente.

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