Je vais vous lire quelques extraits du livre d’Antoine Choplin : La nuit tombée, petit livre de 122 pages. J’ai découvert cet auteur et ce livre en regardant l’émission de François Busnel le jeudi sur la 5 : La grande librairie.

Antoine Choplin est un personnage costaud avec un petit air timide. Il est depuis 1996 l’organisateur du festival de l’Arpenteur, en Isère, événement consacré au spectacle vivant et à la littérature. Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne.

Il est l’auteur de plusieurs livres parus aux éditions de La fosse aux ours, notamment Radeau (2003, Prix des librairies Initiales), Léger fracas du monde (2005) et L’Impasse (2006).

Une écriture économe qui ne rajoute rien, mais les choses sont clairement dites. Une grande tendresse pour ses personnages qui sont des gens simples.On est entre humains, entre amis. On est une fille, une épouse, un voisin, un père. Et c’est surtout de ça qu’il sera question dans La nuit tombée : d’amour, de filiation, de transmission et d’héritage dans un lieu où ces liens ont été secoués, arrachés, du jour au lendemain par une catastrophe qui ne sera jamais nommée.

Des scènes très banales au début deviennent peu à peu poignantes sans apitoiement. Tout cela la nuit dans un paysage de désolation, de tragédie.

Le début

Après les derniers faubourgs de Kiev, Gouri s’est arrêté sur le bas-côté de la route pour vérifier l’attache de sa remorque. Avec force, il essaie de la faire jouer dans un sens puis l’autre et, comme rien ne bouge, il finit par se frotter les mains paume contre paume, l’air satisfait….  Après quoi, il enfourche sa moto et redémarre.

Il roule tranquillement, attentif aux reliefs inégaux de la chaussée.

La lumière est douce, tamisée par les  bois de bouleaux et de résineux qui encadrent la route. Un semblant de voile, moins qu’une brume, paraît jeté sur le paysage, et on peut distinguer le grain dans l’air. Il est plus de quatre heures, il ne tardera pas à faire froid

Gouri devrait rejoindre Chevtchenko avant la nuit.

 

Cela fait bientôt deux ans qu’il n’est pas revenu ici et forcément son regard balaye les espaces avec gourmandise. Il éprouve à nouveau l’attrait que la forêt a toujours exercé sur lui…

Il traverse les villages et les retrouve comme il les a quittés, gris et dispersés, sans traits singuliers. Les quelques enfants qui jouent sur les bas-côtés ressemblent à ceux d’avant, avec leurs yeux qui s’écarquillent lorsqu’ils se figent pour le regarder passer. Il y a aussi les vieillards assis, adossés à des palissades et qui profitent des dernières heures du jour….

 

Village après village, les voitures se font de plus en plus rares…

 

Un panneau indique l’entrée dans Bober. Il ralentit l’allure et observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées. D’autres sont barricadées au moyen de planches épaisses et grossièrement fixées…

 

Le crépuscule enveloppant l’incite à poursuivre son chemin…

 

Après le croisement de Marianovka, il tourne plein ouest. La route devient étroite et se faufile dans la pénombre de la forêt. Gouri doit allumer son phare…

C’est l’affaire de trois ou quatre kilomètres à peine, après quoi on pourra deviner, parmi les arbres, les premières maisons de Chevschenko.

Le souvenir de ces lieux est encore très présent, l’arrondi de la route…

Il roule doucement jusqu’aux premières maisons, puis met pied à terre.

Un bon moment, ses yeux humides explorent les perspectives dénuées de toute âme qui vive.

Gouri veut profiter de son voyage à Priapot village où il habitait avec sa famille avant la catastrophe pour rendre visite à ses amis Iakov et Vera qui habitent à Chevschenko.

Je lis

La maison de Iakov et Vera marque la fin du village… Il passe devant deux autres maisons, sur la porte de la seconde, on a inscrit : nous reviendrons bientôt.

Après s’étend un vaste espace sablonneux, hérissé de quelques végétaux nains et, d’assez loin Gouri peut distinguer les volets bleus de la maison.

Gouri gare sa moto, enlève son casque, s’avance jusqu’à la porte et frappe.

Gouri ? fait une voix de femme venue de derrière la maison.

Oui, c’est moi. C’est Gouri…

La silhouette de Vera apparaît , un paquet de linge sur le bras.

C’est toi ? dit-elle

Oui…

C’est moi, répète Gouri un peu embarrassé…

Je suis heureuse que tu sois venu…

T’as vu comme le jour tombe vite, maintenant ?

On va rentrer.

Ils pénètrent dans une grande pièce, vide en son centre cernée de toutes parts par des étagères et des meubles bricolés.

Au sol, le dallage orangé présente de curieuses saillies ainsi que des fissures en plusieurs endroits…

Dans un coin un accordéon…

Tu joues toujours ? demande Gouri

C’est beaucoup dire…

C’est plutôt pour Iakov, dit Vera. Il aime bien ça. Il dit que ça lui fait du bien.

Iakov, comment ça va ?

C’est pas fameux. Il souffre beaucoup. Tu le verras à son réveil.

Elle écarte le rideau en toile épaisse, le tient ouvert le temps que Gouri se glisse dans la salle à manger.

Tu vas le trouver changé, tu sais.

Elle se dresse soudain devant lui.

Bon, alors, et toi, elle fait d’un ton enjoué.

Elle l’étudie.

Ça m’a l’air pas trop mal comme carcasse…

Ils se regardent les yeux rieurs.

Et mon visage buriné au césium de la campagne, qu’est-ce que tu en penses ? demande Véra.

Tu t’en tires drôlement bien.

Gouri se glisse sur le banc, ils se mettent à boire plusieurs verres de vodka.

Elle lui parle de Piotr, de Léonti et Svetlana, de Kouzma qui vivent là et qui viendront dîner ce soir avec eux.

Elle remplit les verres.

Va doucement quand même, dit Gouri. Faut que je garde mes esprits. J’ai encore de la route.

Elle le dévisage.

Alors, c’est bien vrai ? Tu retournes là-bas ?

Oui dit Gouri.

Ce soir ?

Oui, cette nuit.

C’est seulement pour ça que tu es venu

Gori baisse les yeux. Et puis il pose sa main sur celle de Vera.

Tu sais bien que ça me fait plaisir de vous voir

Et tu crois vraiment que c’est possible d’aller jusqu’à Priapiat ? Les routes sont surveillées.

Je sais dit Gouri, j’ai étudié les itinéraires.

En pleine nuit en plus.

C’est là qu’il y a le moins de risque.

 

Tu vas le trouver changer lui répète Véra.

Il pousse le battant de la porte de la chambre et découvre Iakov. Il est couché sur le côté, un bras couvert de bandages posé sur la couverture. Sa tête est relevée par deux oreillers empilés. Iakov, souffle Gouri.

Le visage est méconnaissable. Il a perdu ses cheveux et la peau du crâne est diaphane, laissant voir en plusieurs endroits l’épaisse saillie des veines. L’un des yeux est fermé. Les joues sont creuses, les lèvres curieusement retroussées, les mâchoires crispées…

 

Sa peau s’en va par lambeaux sur tout le corps, c’est ça qui l’inquiète et qui inquiète Vera. Les médecins ne savent rien, ils ne peuvent que calmer la douleur.

Gouri apprend à Iakov que sa fille Ksenia elle aussi malade, est morte.

Ils se rappellent les bons souvenirs, le temps où ils travaillaient à la centrale avec les copains, le temps où, après la catastrophe, ils travaillaient dur sur le toit des réacteurs.

Puis Gouri poète est parti vivre à Kiev où il est devenu écrivain public alors que les autres sont restés et ont été embauchés pour être des « liquidateurs* ».

Ils ont évacués les gens,  enfouis les terres ainsi que les maisons. Ils étaient exposés à des doses colossales de radioactivité, travaillant nuit et jour comme des bêtes dans l’espoir d’avoir de l’argent, des médailles , des diplômes.

 

Iakov

C’est comme ça qu’on est parti. On n’en savait rien à ce moment-là, mais ç’a a duré des mois.

C’était pas facile. On en a bavé.

Les premiers jours, on nous a emmenés du côté de la forêt rousse.

Vers Priapat, dit Gouri.

Oui entre Priapat et la centrale. Tu te souviens de cet endroit ?

Oui, fait Gouri. Il n’y a pas longtemps, quelqu’un m’a dit que là-bas, certaines nuits, les arbres se mettaient à rougeoyer.

J’ai vu ça de mes propres yeux. Un truc étrange. Tu regardes ça et même si t’as une grande gueule je peux te dire que ça te ferme le clapet.

9a te ferme le clapet, continue Iakov, et ça te met aussi dans un drôle d’état…

Les arbres étaient à une centaine de mètres de nous.

Ça nous pinçait rudement la langue.

Autant que sur le toit ? demande Gouri

C’était pas pareil, sur le toit, on était quand même protégés. On avait des masques. Là, on avait rien du tout.

Gouri ne revient pas pour rien, il veut aller à Priapat, pour ramener un objet précieux à ses yeux, une porte, et pas n’importe quelle porte, celle de la chambre de Ksenia, sa fille.

 

Je lis

Une porte où il y a pas mal d’inscriptions dessus, dit Gouri. Des choses que nous avions écrites ou dessinées ; Ksenia et moi. Un peu de poésie, des mots comme ça.

Un temps.

Il y a aussi les marques de sa taille, pour chaque anniversaire de son enfance.

Ah oui, marmonne Iakov.

Un long temps de silence.

Une porte qui fait le lien aussi avec le père de Gouri.

Après sa mort, la veille de l’inhumation, on l’a transporté sur le petit square Pouchkine où il se rendait chaque jour.

On a dégondé la porte de Ksénia et on l’a recouverte d’un drap blanc. On a couché mon père dessus vêtu de ses plus beaux habits et on l’a emmené au square. On a posé la porte sur une paire de tréteaux et le corps est resté là pendant une heure ou deux, juste à côté des roses et les gens du quartier sont venus pour lui faire un dernier salut.

Quand au cours du repas pris avec Vera, Iakov et leurs amis, Gouri dit vouloir se rendre à Priapat, Kouzma un des convives lui dit :

Tu retrouveras rien de ce que t’as connu là-bas.

Il hésite avant de continuer.

Comment dire. Au début, quand tu te promènes dans Priapat, la seule chose que tu vois, c’est la ville morte. La ville fantôme. Les immeubles vides, les herbes qui poussent dans les fissures du béton. Toutes ces rues abandonnées. Au début, c’est ça qui te prend les tripes. Mais avec le temps, ce qui finit par te sauter en premier à la figure, ce serait plutôt cette sorte de jus qui suinte de partout, comme quelque chose qui palpiterait encore. Quelque chose de bien vivant et c’est ça qui te colle la trouille. Ça, c’est une vraie poisse, un truc qui t’attrape partout. Et d’abord là-dedans.

De son pouce, il tapote plusieurs fois son crâne.

Je sais de quoi je parle

La deuxième partie du récit décrit la traversée de ce no man’s land radioactif de nuit avec Kousma qui décide de l’acoompagner pour l’aider à passer par le meilleur itinéraire, avec pour seule protection parfois, un mouchoir sur la bouche.

Absurde et vitale, sa quête le mène dans un autre monde, régi par des lois aussi violentes qu’inconnues, il faut éviter les militaires et les pillards.

Il retrouve Priapat, la ville fantôme. Les souvenirs surgissent.

Antoine Chaplin nous décrit l’insoutenable beauté postnucléaire.

Sur la droite, à trois ou quatre kilomètres, il y a la masse sombre de la centrale et, partout alentour, des centaines de pylônes dont certains sont joliment éclairés.

Ils n’auraient jamais dû le faire, Gouri l’avait compris peu après. Ils l’avaient fait pourtant, avec enthousiasme et même, une joie vague.

Ils étaient venus ensemble, Ksenia et lui au matin du 26 avril.

Voir un peu.

Le bleu étrange de l’incendie. Les irisations. Cette féerie.

Ils avaient même hésité à s’approcher encore. Une chose insignifiante les en avait empêché. Ils y seraient allés sinon, main dans la main. Encore plus près, pris par l’intensité du spectacle, le sourire, presque, à leurs visages. 

Les immeubles ne sont pas en ruine.

Les façades sont restées vaillantes.

La ruine est une chose. Le vide infect installé désormais au revers de ces murs, une autre chose.

L’appartement est dévasté, mais la porte est là.

Ils se remettent en route et repasse chez ses amis avant de rentrer à Kiev.

* 0n ne connaît pas le nombre exact de personnes qui travaillaient à la centrale de Tchernobyl au moment de la catastrophe (les chiffres récoltés ici et là varient entre 500.000 et un million). On connaît encore moins le nombre de morts et d’invalides parmi les liquidateurs (likvidatory), ceux qui dès le 26 avril 1986 ont dû éteindre le graphite brûlant dans le réacteur ou construire un sarcophage le plus rapidement possible, ceux qui déblayaient les matériaux de la centrale, ceux qui se trouvaient sur le toit des réacteurs, ceux qui se trouvaient dans leur avion ou leur hélicoptère, ceux qui détruisaient et enterraient les maisons environnantes… Des ouvriers, pour la plupart, beaucoup de militaires mais également d’anciens de la centrale et des centaines de milliers d’autres civils qu’on enrôlait à la va-vite de village en village (en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Lituanie et en Russie) sans les informer des dangers encourus, sans protection et en leur promettant un nouveau logement, de l’argent, une médaille,… Tous ceux-là ont été exposés à une radioactivité très élevée. Il paraît que beaucoup de gens meurent. Ce sujet fait l’objet de nombreuses études et d’autant de controverses.

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