La Passagère du silence de Fabienne Verdier décrit un parcours individuel hors du
commun et l’histoire d’une initiation à la contemplation, au silence, à l’éthique poétique
et philosophique au travers de l’étude auprès d’un grand maître de la calligraphie et de
la peinture chinoise.
Son enfance, elle l’a subie auprès d’une mère triste, obligée d’élever seule ses 5
enfants. Elle dit : « J’ai vécu silencieusement cette injustice pendant de longues années,
avec une sourde révolte intérieure… Si petite et déjà triste, écorchée vive. Enfant et déjà
en quête d’un ailleurs… »
Après le bac, elle rejoint son père qui a suivi des études d’art. Elle dit : «  une première
formation me venant de lui me paraissait naturelle pour entreprendre mon voyage
d’apprentie peintre. »
Elle vit une vie dure, austère, dans une grande ferme abandonnée, face à la chaîne
des Pyrénées. Elle dit : « mon père m’enfermait dans une pièce avec trois pots en fer
trouvés sur une décharge publique, pendant des journées entières. Je devais, devant
ces natures mortes, tenter de comprendre avec mes brosses en soie de porc et une
palette bricolée, l’accroche de la lumière, la perspective de la composition, le juste
mélange des pigments de couleur aux huiles et essences subtiles…
Ce lieu d’inspiration m’a initiée à la solitude du peintre, au silence à proximité du monde
sensible et à l’apprentissage d’une vie monacale.
Elle intègre l’école des Beaux-Arts de Toulouse, elle est profondément déçue par
l’enseignement qu’on y délivre.
«On n’y étudiait plus les maîtres, il n’existait plus de modèles sur lesquels
s’appuyer». «Exprimez-vous !» répétaient les professeurs. «Le problème de savoir
s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir» la
rendait folle.
Fabienne Verdier s’y découvre un intérêt particulier pour les paysages chinois
traditionnels et s’initie à une technique qui la passionne : la calligraphie (occidentale).
« Commençait à s’ancrer en moi la conviction que, dans l’art calligraphique, se profilait
aussi un art de vivre. »
Sitôt son diplôme en poche, elle décide d’aller en Chine parfaire son éducation
artistique. Sans un sou en poche, elle profite d’un jumelage entre Toulouse et
Chonquing pour bénéficier d’un échange d’étudiants et d’une bourse d’études.
Fabienne Verdier est donc partie en septembre 1983, débordante d’enthousiasme, pour
le pays « des lettrés et des peintres, le pays du raffinement et de la poésie, de la sagesse
et de la cuisine ». Après les épreuves du voyage, l’humiliation endurée pendant l’escale
à Karachi, l’arrivée à Pékin avec plus de 24 heures de retard, l’interminable voyage (six
jours dans un train surpeuplé) jusque Chongqing capitale du Sichuan, ville industrielle,

triste et surpeuplée., C’est la découverte de conditions de vie très dures.
Elle est également déçue par l’enseignement prodigué. La République populaire qu’elle
découvre de l’intérieur est bien différente de la Chine dont elle rêvait. Les lettrés versés
dans les arts anciens, peintres, calligraphes, sculpteurs de sceaux, ne répondent
plus aux normes du réalisme socialiste, ils ont été bannis, rééduqués et interdits
d’enseignement.
La tendance du jour est au réalisme communiste et il ne fait pas bon s’écarter de
la ligne du parti. Plus d’art traditionnel, plus de grands noms comme professeurs.
On ne lui enseigne que l’art de faire des portraits modernes comme ceux qui font la
réputation du grand Mao. Mais Fabienne ne se laissera jamais décourager, elle est
déterminée à affronter tous les obstacles pour retrouver les maîtres survivants vieux,
isolés, sans élèves, méprisés, misérables. Elle veut les convaincre de la prendre pour
élève au risque d’être à nouveau emprisonnés. Un acharnement qui va porter ses fruits
lorsqu’elle rencontre le maître peintre et calligraphe Huang Yuan qui accepte de l’initier
aux secrets et aux codes de la culture ancienne.
Il y met une condition : tout reprendre à zéro et un préalable : faire un stage chez un
graveur de sceaux, pour s’assurer de sa motivation.
Pour le maître, la calligraphie est un organisme vivant. Il fallait qu’elle débute par un
apprentissage intérieur, par l’attitude mentale et physique nécessaire pour donner vie au
trait. »
« Le trait est une entité vivante à lui seul; il a une ossature, une chair, une énergie
vitale; c’est une créature de la nature comme le reste. Il faut saisir les mille et une
variations que l’on peut offrir dans un unique trait »
Avec humilité et patience, elle trace des centaines et des centaines de traits. Par le biais
des appréciations, des critiques qu’elle reçoit, des clés de lecture qui lui sont fournies,
elle entrevoit ce qu’a vocation de traduire en profondeur, dans son essence, le trait :
la trace furtive, éphémère qui nous enseigne doucement, mais sûrement, la saveur de
l’immortalité . Elle saisi que sur un tableau il ne doit rester rien d’autre que «l’esprit de la
forme» et «non la forme réelle à interpréter».
Elle apprend «le silence et le détachement des affaires du monde», entre «en
résonance avec les saisons», ne fait «plus qu’un avec les paysages»…

On est admis à quelques séances de « peinture à quatre mains », où s’instaure un
dialogue, entre le maître et la disciple, autour de l’avènement de l’œuvre.
« Le beau en peinture, selon l’enseignement des vieux maîtres, disait maître Huang,
n’est pas le beau tel qu’on l’entend en Occident. Le beau en peinture, c’est le trait animé
par la vie, quand il atteint le sublime du naturel. Le laid ne signifie pas la laideur d’un
sujet qui, au contraire, peut être intéressante : si elle est authentique, elle nourrit un
tableau. Le laid, c’est le labeur du trait, le travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat.
Les
manifestations de la folie, de l’étrange, du bizarre, du naïf, de l’enfantin sont troublantes

car elles existent dans ce qui nous entoure. Elles possèdent une personnalité et une
saveur propres, une intelligence. Ce sont des humeurs qu’il faut développer. Toi, en tant
que peintre, tu dois saisir ces subtilités. Mais l’adresse, l’habileté, la 
 dextérité qui, en
Occident, sont souvent considérées comme une qualité, sont un désastre, car on passe
à côté de l’essentiel. La maladresse et le raté sont bien plus vivants. » (…)
 « Le raté n’est
pas mauvais du tout. La faiblesse peut même être d’une élégance folle. La maladresse,
si elle vient du cœur, est bouleversante. Ce que tu viens de faire là est bouleversant.
La maladresse peut même constituer l’esprit du tableau. Si l’expression est sincère, elle
habitera forcément l’esprit qui la contemple.
Garde le côté cru, la fraîcheur dans le rendu.
Les légumes crus qui conservent leur saveur sont meilleurs et plus nourrissants que s’ils
sont mijotés en sauce et longuement préparés. Il faut œuvrer à la fois avec liberté et
rectitude. » (…)
J’avais l’impression qu’il m’apprenait à marcher sur une corde raide, comme un
funambule. (…)
« Il s’agit de suggérer sans jamais montrer les choses, disait le maître. L’ineffable, en
peinture, naît de ce secret, la suggestion. Tu dois parvenir à saisir cet état, entre le dit et
le non-dit, entre l’être et le non-être.
« Il faut de la discontinuité dans la continuité du trait. La danse du pinceau dans l’espace
laisse des blancs pour permettre à celui qui regarde de vivre l’imaginaire dans le
tableau, d’aller découvrir le paysage seul, par la suggestion, sans trop en dire, pour faire
jaillir la pensée. Si tu tentes d’achever une œuvre, d’enfermer sa composition, elle meurt
dans l’instant ».
Je pensai alors à cette idée de Jankélévitch : 
 « C’est dans l’inachevé qu’on laisse la vie
s’installer.
« Il ne s’agissait plus de copier mais d’inventer, d’improviser, de créer d’une manière
spontanée. Maître Huang avait caché tous les manuels. J’avais des hésitations, des
doutes, et c’est lui qui a travaillé à ouvrir les portes psychiques devant lesquelles je
reculais ……….
Au fur et à mesure des séances, il m’initiait aux théories de la composition, à
l’apprentissage et à l’attitude du vide de l’esprit face au papier que je devais aborder
pour donner vie au paysage à partir de mon moi intérieur.
Nous vivions la transformation sur la feuille blanche : la mutation du ciel devenu eau
était possible, la liberté d’inventer un univers s’offrait. »
« Si tu veux travailler les perceptions infinies à travers les lavis d’encre, il faut une
attitude d’humilité, de transparence; c’est seulement ainsi que tu feras naître dans tes
peintures une présence subtile. Quiétude, calme, silence. C’est le vide qui nourrira
ton futur tableau; sur ce terrain vierge la pensée doit jaillir dans l’instant, comme une
étincelle limpide».
Au fil des ans, à force de persévérance malgré de graves ennuis de santé, Fabienne
Verdier va devenir à son tour un maître de la calligraphie, reconnue comme un des leurs

par les vieux maîtres.
Elle dit : « Le calligraphe est un nomade, un passager du silence… Il est animé par le
désir de donner un petit goût d’éternité à l’éphémère. »
Elle dit en parlant d’elle : « Les fonds créés, je m’installe devant et, après des heures
de méditation, je trouve le chemin de l’inspiration et voyage enfin, le pinceau à la main,
dans d’infinis lointains.
Désormais, elle sait que «comme l’homme, le monde respire» et que «le calligraphe doit
avoir le coeur disponible pour être capable d’insuffler à son trait le pouls de l’univers».
Au delà de la trace il y a la vibration, celle du cœur, de l’esprit, le souffle de l’être.
« Ma peinture exprime un désir de volupté, de béatitude, un refuge contre la tristesse,
le plaisir procuré par les beaux paysages qui, depuis mon enfance, m’ont apporté les
moments les plus intenses de joie et de paix. J’ai compris que l’extase, qu’elle se crie
ou se taise, n’est pas un don du Ciel qu’on attend les bras croisés, mais qu’elle se
conquiert, se façonne, et que l’intelligence y a aussi sa part ».
Elle dit : « Ni vous, ni moi ne saurons probablement jamais ce qui au-delà de nos sens
et de notre intelligence nous parle encore d’une voix diffuse, lointaine. Pourquoi nous
enchante telle phrase musicale, pourquoi nous émeut telle peinture, pourquoi, en un
mot, le beau est beau ». Elle a consacré 10 ans de sa vie à tenter d’en savoir un peu
plus…

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Une réflexion sur “« La passagère du silence » présenté par Brigitte Laporte-Darbans

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