Lis-­moi une histoire. Je veux que tu lises une histoire ! Les histoires sont plus belles quand c’est toi  qui  racontes.  Lire  dans  mon  coin  tout  seul  c’est  plus  triste.  J’aime  que  ta  voix  anime  les personnages, colore les paysages, et mène l’action. Ta voix me fait croire que tout ce qui est écrit est vrai ! Raconte encore ton histoire des carpes, c’est celle que je préfère.

J’hésite. Texte en main, j’hésite… Lire à haute voix me semble prétentieux. Prétentieux d’imaginer extraire l’écrit du blanc de la page, l’habiller, l’envelopper d’harmonies. Or l’écrit n’a nul besoin des vocalises et du chant des sirènes !  Il naît de la voix des carpes.

Petit, quand solitaire tu lis mes histoires, t’arrive t-­il d’entendre ma voix ? de la reconnaître ? Les mots empruntent- ils mes sonorités, mes intonations ? Entends tu mon souffle, ma respiration, ma musique dans la cadence de mes écrits silencieux ?

 Attends ! Attends la Voix. Attends que dans ma bouche je remue des cailloux, des billes d’agate,des épingles, des crapauds, des miels et des fiels. Attends que je la racle, que je la râpe, que je l’affûte, que  je l’ajuste, que  je la module, que  je morde mes lèvres.

 As tu entendu ? Quelqu’un a crié ! Peut-­on identifier la voix de celui qui crie ? Impossible !… La voix a un visage. Le cri, non ; il dévisage et défigure, devient grimace, béance. Dans le tableau d’E. Munch, le cri, le chaos émotionnel empêche la voix qui se tord en hurlement silencieux. Celui  qui crie perd sa voix.

 Connais tu Écho, la nymphe qui ne risque jamais sa voix la première ? Elle se plaît à renvoyer les sons. Voix errante. Côtoie les cours d’eau. Nargue les carpes qui ne lui ressemblent pas. Écho,en effet, ne peut se taire quand quelqu’un parle. Les carpes : oui, définitivement, éternellement bouche bée. Un choc ancestral a suspendu l’ouverture de leur voix. Arrêt sur l’image. Faillite du son.

 Attends ! Attends la Voix. Attends que dans ma bouche je remue des cailloux, des billes d’agate,des épingles, des crapauds, des miels et des fiels. Attends que je la racle, que je la râpe, que je l’affûte, que je l’ajuste, que je la module, que je morde mes lèvres.

Maintenant écoute ! Écoute celui qui entre en scène. Sa voix dissonante plaque les mots jusqu’à les  écraser. Parfois,  cou  tendu  vers  le  ciel,  il râle  contre  l’amant  jaloux  qui,  une  nuit,  tenta  de l’étrangler. Désespéré, inlassable, il traque sa voix d’antan ; sa voix de ténor, voix d’or, applaudie adulée, et brisée d’un coup sous la barre du fou. Depuis, il cauchemarde. Enveloppé du rideau develours, il glisse dans le trouble de la rivière ; le courant l’entraîne vers le fond ; sa gorge brûle, etle tourbillon de vase fouette son corps recouvert d’écailles.

 -­  Voilà, l’histoire est terminée. Essaie de dormir maintenant.

–  Non, continue ! Fais moi plaisir !… Regarde ! ma dent de lait est tombée et ma voix siffle dans le trou.  Lis  la  suite  de  l’histoire  en  attendant  que  la  carpe  silencieuse  passe  et  emporte  ma  dent  dans sa grotte de cristal. Chut ! Lis doucement, ta voix pourrait l’effrayer et la détourner de mon oreiller !

Attends petit ! Attends que de ma bouche je retire les cailloux les billes et les épingles. Que je crache les crapauds et les fiels. Que j’emmielle mes cordes. Que j’adoucisse ma voix. Je m’en vais poursuivre à l’unisson des carpes.

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