La Mort Blanche était apparue durant la période dite de la Mondialisation Heureuse, au coeur d’un laboratoire secret dont je tairai le nom. Jamais maladie ne décima autant d’êtres humains depuis la terrible  grippe « espagnole » de 1918-1919 (catastrophe étrangement refoulée qui avait fait plus de morts que la Première Guerre Mondiale, entre 30 et 100 millions de victimes à cause de la mutation d’une souche virulente du virus H1N1 appelé aujourd’hui « grippe aviaire »…). Un ? Deux ? Trois milliards d’habitants emportés par cette nouvelle Peste ? On ne pouvait les dénombrer tellement il y avait de morts.

            Son nom était né de la blancheur funeste des victimes et de la pâleur des corps qui jonchaient le sol des grandes métropoles modernes, blancheur cadavérique qui touchait jusqu’au coeur des jungles où personne n’aurait jamais pensé le voir apparaître. Son épouvantable particularité avait été d’être le premier virus électrogénétique de l’Histoire, une monstrueuse synthèse entre la biologie et les nanotechnologies née des cerveaux malades des serviteurs du Dernier Empire connu, celui de l’argent! Les miasmes microscopiques de cet agent bio-numérique se répandaient en nuages de poussières quasi- invisibles. Ayant en outre la capacité de s’auto-reproduire robotiquement presque à l’infini aussi bien dans l’atmosphère que dans les organismes vivants, la contagion avait pris des proportions gigantesques et incalculées suite à un accident scientifique survenu dans une base militaire de l’Empire. Les symptômes observés étaient partout les mêmes : peu ou pas de période d’incubation, une sorte d’état fiévreux dû à l’impuissance des défenses immunitaires face à ce type d’invasion bio-électronique , puis le décès survenait rapidement par surinfection bronchique de type pneumonie compliquée par de multiples hémorragies. Un article d’un laboratoire d’épidémiologie mis en ligne depuis sur le site internet de l’O.M.S. précisait le tableau des signes cliniques : brusque montée de température avec faiblesse, douleurs musculaires, céphalées et maux de gorge. Viennent ensuite des vomissements, des diarrhées, une éruption, une insuffisance rénale et hépatique et de nombreuses hémorragies internes et externes. Le malade est extrêmement asthénique et présente rapidement un amaigrissement important. Les publications scientifiques évoquent des « visages de fantôme ». La fixité du regard associée à l’aspect décharné de la face était en effet frappante.

            Cependant, celui qui était le Président à l’époque ne sembla pas outre mesure être affecté par la catastrophe. Quand le Pays fut à moitié contaminé, il rassembla dans un quartier hautement sécurisé pour l’occasion le Premier Cercle de ses collaborateurs les plus serviles et les plus opportunistes dont il ne pouvait se passer. Ce secteur de la Capitale avait été appelé non sans ironie la « Banlieue 13 », reprenant le titre d’un film populaire d’anticipation qui traitait des problèmes d’un ghetto urbain misérable entouré d’un mur et menacé de destruction violente. Ce nom de code avait été donné à une partie de la ville de Sarceuil sur Seine dont une tour futuriste avait été entièrement isolée en cas d’attaque. Des murs infranchissables la ceinturaient, et des tourelles à commande numérique en gardait l’accès jour et nuit évitant aux sentinelles en faction d’entrer en contact avec l’atmosphère extérieure. Tous les hôtes privilégiés de cette citadelle présidentielle pouvaient donc se sentir à l’abri de l’épidémie comme celles de risques d’explosions sociales dus au désespoir des populations exposées au Mal. Grâce aux dernières évolutions en matière de production écologique dans les grandes villes, cette sorte de Cité Radieuse pouvait vivre quasiment en autarcie, sans compter les immenses stocks accumulés durant près d’une décennie de rapine des fonds publics et de détournement du travail du peuple, corvéable et taxable à merci, depuis que les syndicats et partis de gauche avaient été corrompus par l’inertie et le pouvoir de l’argent (à quelques exceptions près). Les descendants des anciens citoyens avaient été abandonnés depuis longtemps, laissés en pâture aux médias publicitaires et informatiques, aux bonimenteurs politiques et religieux, tous à la solde des financiers.

            Afin que le moral des privilégiés de la Tour n°13 ne soit pas trop touché par le sort fait au plus grand nombre (le Président ne répétait-il pas souvent avec un sourire narquois et le front sérieux: « Il vaut mieux être le boucher que le veau », ce qui soulageait ses hôtes), le Président avait donc chargé son épouse de pourvoir aux bons plaisirs des convives le temps de cette mauvaise passe « qui verrait sans doute se lever une aube nouvelle avec une humanité régénérée dans l’épreuve et prête à repartir du bon pied… car purgée du même coup des éléments d’archaïsme qui jusque-là continuaient à bloquer le train des réformes vers un avenir plus radieux… sans promettre de miracle… tout en ayant une pensée pour ceux qui ne pourraient être sauvés dans cette arche moderne qu’est la Tour n° 13… véritable Radeau de la Méduse moderne dont sortira l’élite qui redressera notre Nation etc. etc. Faisons une seconde (euh pardon je voulais dire une minute) de silence. « 

            Amen

            Passés les quelques mois de retenue médiatique obligatoire, et alors que la maladie continuait à faire des ravages à l’extérieur, le Président autorisa son épouse et ses fils à organiser un grand bal masqué.

            Idée insolente et dégoûtante s’il en était ! Mais je manque à mes devoirs, cher lecteur. J’avais oublié de vous décrire les lieux. Le palais donc, était une fête de couleurs; ou plutôt d’UNE couleur. Toutes les salles avaient UNE couleur dominante, le Bleu Horizon, qui était la couleur du Parti du Président. Mais en aucun cas, cette couleur ne devait apparaître seule sur toute la surface d’une pièce ou d’un objet. A chaque fois, un contrepoint de tout le spectre des autres teintes devait donner l’impression d’une variété et d’une pluralité apparente, qui tout en soutenant l’hégémonie du Bleu, dans une harmonie factice où tous les goûts et les couleurs paraissaient être respectés en tant que minorité, le devoir d’obligation vis à vis du Bleu dominait, dans le respect des droits particuliers assujettis aux prérogatives de la dominante bleue. Ainsi toutes les couleurs pouvaient être représentées sans remettre en cause l’ordre établi, comme si tout le nuancier était devenu un chatoiement d’azur, toutes les couleurs devenues complémentaires d’une seule, qui leur servait de clé de voûte et d’armature en même temps. Quant à ceux qui ne se plieraient pas à cette vision des choses, ils avaient le choix de manière caricaturale entre la couleur de l’uniforme des gendarmes ou bien celle des policiers. Un artiste officiel avait même inauguré cette année-là l’ex-biennale de Versailles déménagée dans le parking de la Tour de la Banlieue 13 par un scandaleux hexagone bleu sur fond bleu. La Grande Expo qui devait avoir lieu à Beaubourg cette année-là était une rétrospective du Blaue Reiter, et le prix Goncourt avait été donné à un pamphlet pro présidentiel d’un ancien député de l’ancienne opposition appelé « Matin Bleu » (sous forme d’un récit d’anticipation écrit comme un bleu, il raconte le bonheur d’un peuple qui se réveille dans un monde tout en bleu, au point que même le sang qui coulait dans les veines de ses dirigeants l’était aussi…). On  commanda aussi un buste du portrait présidentiel à la manière du pauvre Yves Klein, et des séries de  tableaux façon Andy Warhol mais uniquement selon des gammes de bleu. Une photo de la « ligne bleu des Vosges » trônait derrière  le bureau du Président.

            Cependant une couleur avait été bannie de cet ensemble harmonieux: LE BLANC. La couleur des lampes avait même été colorée, afin de ne pas rappeler au Prince cette couleur maudite, qui pouvait  l’empêcher de trop jouir du pouvoir une fois éclairé par sa mauvaise conscience. Parmi les ultras de son propre camp on avait dû bannir l’ancienne couleur d’hermine du Roi pour ne garder que l’azur divin du manteau royal. Le chef de file de son extrême droite avait même fait baptiser sa fille du prénom Marine pour marquer son allégeance aux choix présidentiels tout en trouvant là un moyen de placer sa progéniture en cas de succession, à une élection présidentielle… Des rumeurs disaient que l’origine étrangère du nom du Président signifiait « au milieu de la boue », voire pire si on le prononçait à la hongroise… Alors de la boue à la vase, et de la vase au bleu océan, les électeurs en petits nombres et ivres de privilèges de la Tour n°13 ne préféreraient-ils pas un jour l’original à la copie, le Bleu Marine plutôt que la m… (une brise marine pouvant masquer des idées plus nauséabondes). Même l’entraîneur de l’équipe de football des Bleus avait été sommé de changer de nom. Par décret présidentiel il s’appellerait désormais Laurent Bleu.

            Même les éviers et les toilettes avaient été repeints avec une peinture spéciale indélébile pour céramique, et les derniers ingénieurs survivants d’une usine de porcelaine de Limoges avaient été réquisitionnés afin de concevoir une céramique bleue. Le mot blanc avait disparu du dictionnaire sur décision de l’Académie dont le nouveau directeur avait déclaré que puisque l’on créait et rajoutait des mots, on pouvait tout aussi bien en faire disparaître. On supprima même les blancs dans les textes et les discours ce qui permis à la fois des économies de blanc et une plus grande production d’autres couleurs, ouvrant de nouvelles perspectives de marchés à flux tendu et sans rupture de stock. Désormais tout serait rempli, il n’y aurait plus de temps mort. L’argent sale n’aurait plus besoin d’être blanchi et pourrait enfin circuler librement.

            La seule anicroche à ce protocole était un écran lcd qui comptabilisait depuis le début de la catastrophe le nombre de victimes du virus. On l’appelait « L’Horloge des Morts ».Cette idée était venue de l’ex-femme du Président (à qui il ne pouvait rien refuser),  en signe de geste humanitaire durant les premiers temps de la Grande débâcle où la Cité de Sarceuilly n’avait pas été encore assez sécurisée. Il fallait alors ménager la foule de peur de risquer une révolution comme dans les pays arabes quelques temps auparavant… En fait cela faisait longtemps que toute opposition avait été muselée en France, moins par répression d’ailleurs que par servitude volontaire plus ou moins inconsciente. Oubliant d’où elle venait, le problème de la gauche avait plutôt été d’éliminer toute trace de Rouge, un peu comme l’amant d’une maîtresse gourmande rentrant honteux dans son foyer…  Ça avait commencé déjà sous la Gauche avant même la chute du Mur de Berlin (ils n’avaient pas perdu de temps à se vendre  au nouveau vainqueur, plutôt que de construire une autre alternative) avec les affiches électorales en Bleu et Blanc de LA FRANCE UNIE… Même chez les enseignants, on corrigeait désormais en vert et de plus en plus en bleu ou en noir afin de ne pas trop traumatiser les élèves… Depuis, faute de Rouges le peuple était criblé de bleus, traces des coups reçus presque sans réagir, et bleus à l’âme, à la place des blancs dans les discours.

            Les vaches et les poules étaient abreuvées à l’eau de méthylène afin de ne produire que du lait bleuté et plus aucun blanc d’oeuf (que l’on avait d’ailleurs rebaptisé depuis « bleu d’oeuf »).

            Certains opposants survivants soupçonnaient même le Président d’avoir profité de la crise pour prendre de nouvelles mesures consuméristes très polluantes afin d’accélérer la fonte des neiges et le réchauffement du climat pour faire disparaître la couleur blanche des sommets et des paysages d’hiver.

            C’était certainement une décompensation à partir du bleu. D’autres à l’extérieur auraient pu le prendre pour un fou si le Président avait pu se promener dans la rue comme tout le monde, avant la Catastrophe…

            Mais de temps en temps un oeil regardait de biais l’horloge aux morts de la Grande Salle des Glaces, puis très promptement se ressaisissait. Si une conversation glissait furtivement vers le sujet de l’épidémie, très vite la communauté se reprenait ou faisait chasser le gêneur par les Services de Sécurité. Il y avait cependant quelquefois des phénomènes inexpliqués comme des crises de nerfs subites ou des évanouissements de convives, des tressautements et des convulsions tout de suite bannis, surtout les crises d’épilepsie avec leur écume de bave blancĥâtre… La fête reprenait vaille que vaille avec ses bières sans mousse et ses milshakes colorés au curaçao. Plus de fromages blancs non plus, interdits par la commission hygiène et sécurité. Le port de la blouse blanche avait aussi été proscrit, pour éviter les complots.

            Mais malgré la musique et les rires assourdissants de silences rentrés, refoulés, bouchés, des teintes bariolées de cette orgie de bruit et de couleurs, une inquiétude sourde semblait percer ce mur d’Occupation mondaine, de fuite en avant et d’égoïsmes. Des blancs firent leur apparition dans les discussions, pire: des lapsus… Jusqu’au jour ou le blanc de l’oeil inquiet des convives failli tourner à l’arrivée d’un invité sacrilège.

            C’était un personnage de taille moyenne à la perruque poudrée, portant un loup blanc et revêtu d’un grand linceul qui lui faisait comme une traîne. Était-ce un homme ou une femme ? Le travestissement permettait d’en douter. Ses lèvres barbouillées de blanc et ses paupières poudrées lui donnaient l’allure d’un Pierrot lunaire ou d’une poupée de kaolin. Il semblait prendre du plaisir à provoquer l’assistance en se déplaçant avec nonchalance dans les salons de réception, se penchant vers les uns pour les écouter ou se rapprochant des buffets dressés pour l’occasion, croquant les fruits juteux des coupes et vidant d’un trait son verre de cristal qu’il brisait sur les murs.

            Quoi ! Un privilégié qui crachait dans la soupe ! Il y avait des limites à la licence de cette fête vénitienne, on ne pouvait ainsi braver le Doge impunément ! Quand le Président aperçut à son tour cette silhouette scandaleuse, sa mâchoire se contracta dans un rictus amer, puis ses oreilles et son front s’écartèrent dans un mouvement de surprise et de colère mêlées qui donnait à son visage un air de masque terrible et grotesque.

            – Qui est ce provocateur, cria-t-il à ses gardes du corps dans un bégaiement qu’on ne lui connaissait pas ! D’un tic des épaules (on le disait cocaïnomane, mais ce n’était qu’une rumeur car il n’était pas possible qu’il prenne de la poudre blanche…), il fit signe que l’on s’empare de l’importun qui de toute évidence allait être condamné à rejoindre le dehors au risque d’y laisser la vie. Mais auparavant le Prince exigea qu’on lui enlève son masque pour connaître son identité ! Comme l’étranger était pris convulsivement de toux à intervalles réguliers, personne dans l’assistance n’osa s’approcher de lui et encore moins lui arracher son masque, de peur de ne contracter quelque maladie voire la mort blanche, qui sait ? Les gens reculaient plutôt à son passage, longeant les murs ou se retournant en se masquant le visage de leurs mains, se recouvrant la face de peur d’inhaler quelques-uns de ses miasmes maudits qui exterminaient l’espèce au dehors. Était-ce un simulateur comique ? Un provocateur pervers ? Un fou, un malade, un contaminé… Mais comment avait-il pu franchir les sas de sécurité ? Tout était si étanche ici dans cette société bien gardée, ce quartier sécurisé, cette tour bleue aseptisée et surveillée en permanence par des caméras vidéo et infrarouge, des codes d’accès digitalisés et des passes biométriques, des agents de sécurité surarmés et surentraînés.

            Dans ce silence de murmures réprobateurs, craintifs et médusés, le Président lui-même, emporté par un nouveau mouvement de colère, brisa le silence. Il avait retiré à un garde du corps son arme de service et se précipitait sur fantôme en le sommant de se démasquer pistolet au poing ! Arrivé presque en dessous de l’Horloge des Morts, le spectre se retourna. Sa respiration provoqua comme un nuage de buée dans la pièce. Les convives sentirent comme un grand froid leur traverser le corps. Le Président s’effondra dans son élan. Alors seulement quelques-uns de ses plus proches conseillers et serviteurs se précipitèrent pour le relever et l’éloigner de la maligne influence du spectre.

            D’autres voulurent à cet instant arracher le masque et la cape de l’Étranger. Il avait disparu !

 Le Grand Miroir en dessous de l’Horloge des Morts ne renvoyait plus aucun reflet, aucune silhouette ! On entendit un grand fracas… Des portes avaient cédé sous la pression, et une foule enragée se précipitait dans les salons renversant tout sur son passage.

            (Texte écrit et remanié par Laurent Doucet pour le Buffet Littéraire du mercredi 17 avril à Paris)

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