Vous ne l’entendez pas. Vous ne savez pas qu’il est là. Pourtant, il est bien là. Là, à l’intérieur de mon oreille. Calé au-dedans, au fond de la spirale. Fait pression par intermittence. Roulements de son corps. Pulsations de son coeur.  Et l’enfant met la coquille ensablée à son oreille, et des étoiles valsent dans ses yeux.

 

Il est encore là. Il frappe -surtout le soir quand cessent les bruits extérieurs- plus fort aujourd’hui qu’hier. Et la masse métronome s’abat sur le ciseau qui fend la souche. Craquement sec du bois mort. Pousse toi d’là gamin ! Le bois, ça peut partir en éclats et te blesser ! Laisse la cognée aux hommes !

 

J’enfouis ma tête dans la plume. Un son métallique la traverse. Cliquetis de boite à musique. Scie grinçante du grillon. Toute la journée, l’enfant avait tuté l’insecte avec une brindille, l’avait délogé de son trou, emprisonné dans son poing, approché de son oreille pour mieux percevoir le cri-cri. La stridente bestiole s’était alors échappée. Avait pénétré dans son conduit auditif. Il avait fallu l’extraire à la pince. L’enfant trépignait de douleur.

Maintenant j’entends le marteau sonner sur l’enclume. Il bat le métal rouge. Ecrasement cadencé. Et l’enfant turbulent s’approche pour voir les étincelles. Le forgeron, muscles luisants, hurle : Gamin, éloigne toi du four ! Retire tes mains ! Si non j’te pulvérise les os moi ! Au bout du bras du colosse-automate l’enfant rebelle se démène comme un chiot enragé prêt à mordre.

Cependant le marteau continue de percuter ma boite crânienne. Grotte de résonance. Echos inquiétants, obsédants. Ne crie pas ! De grâce, ne crie pas ! C’est moi qui vient de crier Ne crie pas pour couvrir la voix caverneuse qui gronde dans les ténèbres de ma tête, ou qui braille, c’est selon. Il y a quelqu’un lové dans le tuyau de mon oreille. Quelqu’un. J’en suis sûr. Il s’agite, cogne, devient fou dans son caveau. Tais toi donc ! Cesse de gesticuler ! J’ai mal à la tête ! Il est clair que personne d’autre que moi ne l’entend ; les bruits ne passent pas le pavillon de l’oreille. Clandestin, il squatte ce cachot pour y vivre sa vie d’emmuré. Il tape comme un sourd. J’ai mal à la tête. Parfois il danse, fait des sauts, entrechoque ses talons, tourne la manivelle. Diable en boite. Me laboure le tympan. De plus en plus furieux au fond du trou. Je t’en prie, arrête, j’ai mal à la tête !  Parfois il s’arrête. Je m’inquiète. Puis il lance une nouvelle salve de saccades et de secousses. A décidé la dézingue. Bruits de chaîne, de chute, d’avalanche. Est entré en guerre. Veut me détruire de l’intérieur. Vas tu bien te taire ! Te taire !… Je ne bouge plus. Guette sa sortie. En vain. Pourquoi n’allez vous pas chercher la pince pour l’extraire de là ? Combien de temps vais-je encore pouvoir le supporter ?

De l’extérieur, tout est normal. Rien ne filtre. Il est là, planqué derrière mes verrous. Je te surveille va ! Heureusement, j’ai les nerfs solides ! Mais, à faire grincer ses courroies et ses bielles, il m’épuise. Je me demande s’il est entré un beau jour comme le grillon, ou s’il a poussé comme une graine depuis ma naissance ? Je l’ignore. Mais voyez vous, tant qu’il vibrionne à l’intérieur, il ne fait de mal à personne d’autre ; ça me rassure. Je ne voudrais pas qu’il fasse des bêtises et qu’il déverse ses fureurs à l’extérieur. Je sais le contenir moi ! Je sais le dompter moi ! Arrête ! Calme toi ! Il est si agité, si violent. J’accuse ses coups et ses rages, mais je contrôle. Je contrôle. Cependant, mon mal de tête empire chaque jour. L’occupant prend trop de place et me laisse peu de répit. Que puis-je à ce ramdam ? Que puis-je à ce tourbillon ? Donnez moi les pinces et je le ferai moi-même puisque… Mais je m’égare… Je sens que je m’égare… J’ai si mal à la tête…

Et l’enfant enfonce le grillon dans le coquillage, le pose sur l’enclume, et dit : Y’a plus qu’à le serrer entre les pages du livre. Oui dans le livre il se taira !

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