Deux amis se présentent chez un bijoutier pour peser leur fortune.

Le premier ami :

Cher monsieur, mon ami que voici affirme la supériorité de sa fortune sur la mienne.
Pourtant je sais que rien ne vaut ce que je possède.

Le deuxième ami :

Avouez, cher ami, qu’une fortune qu’on laisse voir ne peut valoir !

Le premier ami :

Mais si, de ma fortune, je dévoilais le contenu, sa valeur filerait comme un tissage qui
laisse filer une maille !

Le deuxième ami :

Osez alors souffrir que ma fortune a plus grande valeur ! Qu’on la regarde du matin
au soir, elle ne perd aucune once de son valoir !

Le bijoutier ne comprenant à la joute verbale ni mot ni phrase et voulant s’informer
sur le différend qui sépare les deux amis.

Je ne comprends de vos discours que votre querelle. Me direz-vous enfin l’objet de
cette ritournelle ?

Le premier ami :

L’or est votre métier, monsieur le bijoutier. Vous savez sa valeur et avez l’art de
peser les choses qui s’y mesurent.

Le bijoutier :

Certes, mais qu’ai-je à peser ?

Le deuxième ami :

Mais les fortunes que nous vous amenons, mon cher ami !

Le bijoutier :

Vous m’amener de l’or à estimer ?

Le premier ami :

Nous vous amenons nos fortunes à évaluer.

Le deuxième ami :

Voyez, mon ami que voici, dit détenir une fortune que nul ne peut peser, ni estimer.
Peut-on investir une fortune de telle nature ?

Le premier ami :

Ma fortune n’est pas à investir. On ne peut l’acheter non plus.

Le deuxième ami :

Cela est bien étrange, une fortune enfermée dans son coffre fort.

Le bijoutier :

Il n’est pas besoin de mettre en vente ce que l’on a pour lui donner une valeur, mon
bon monsieur !

Le deuxième ami :

Je vous explique. C’est que, voyez-vous, mon ami que voici, dit posséder une fortune
qui ne le rend pas riche pour autant.

Le premier ami :

C’est la richesse qui ne s’accorde pas en sens entre vous et moi. Sinon, moi, ce que
j’ai me rend riche.

Le deuxième ami :

Riche ! Achetez donc ce collier à votre épouse comme moi je le fais pour la mienne.
Tenez, monsieur, emballez-moi, je vous prie, ce gros solitaire, mon gage d’amour
sera ce soir renouvelé.

Le premier ami :

Qu’ai-je besoin d’or et de pierres ! Moi, je suis riche de la parole que j’ai donnée.

Le deuxième ami :

Riche de la parole donnée ?

Le premier ami :

Oui, mon cher ami. Et si je vous révélais ce que j’ai, je serai le plus pauvre des
hommes.

Le bijoutier, voyant dans l’autre un client que pouvait fléchir l’orgueil pour répondre
à l’incitation de son ami :

Mais qu’avez-vous à perdre si vous dévoilez votre fortune, cher monsieur ?

Le premier ami :

Mais elle n’aurait plus de valeur !

Le deuxième ami :

Tenez-la donc secrète, elle vous rapportera davantage ! Hahahahaha

Le premier ami :

Riez, oui, riez ! Mais vous avez là le fin mot.

Le bijoutier :

Le fin mot dévoilant votre fortune ?

Le premier ami :

Oui, cher monsieur. Le fin mot qui dit ma fortune !

Le deuxième ami :

Laissez-moi revoir cela ! N’avais-je pas dit : « Tenez-la donc secrète, elle vous
rapportera davantage » ? Si si, c’est bien cela ! Mais que diable peut contenir de si
riche cette phrase ? Hahahaha…

Le bijoutier :

Votre ami a raison, pour gagner davantage, il faut avoir estimé la valeur investie. Une
question d’arithmétique. C’est juste un peu d’organisation dans vos finances, si je
puis dire.

Le premier ami :

C’est la tenir secrète qu’il fallait revoir.

Le deuxième ami :

Oui, oui, nous avons bien compris cela. Vous ne voulez rien dire de ce que vous
possédez.

Le bijoutier :

Je crois saisir le lien entre le signifié et le signifiant de votre conception de la
fortune. Eclairez-moi si je me trompe ! Vous tenez secrète une fortune que vous dites
inestimable, qui ne s’investie ni se vend bien qu’elle vous rapporte gros…

Le premier ami :

Tout à fait.

Le bijoutier :

Bien des choses peuvent être ainsi dans la vie : La fraternité, l’amitié, l’amour et j’en
passe. Mais, ce sont là des choses dont je ne puis vous en donner l’estimation.

Le premier ami :

Mettez-les à l’épreuve et vous en saurez !

Le bijoutier :

Que de choses pour éprouver un frère, un ami, un amour…

Le premier ami :

Une chose vaut pour tous, pourtant !

Le bijoutier :

Je ne peux estimer que ce qui passe sur ma balance. Le reste, c’est à chacun de voir.

Le premier ami :

Eh, bien moi, je peux vous confier mon or que vous me le rendiez ou pas, mais, puis-
je de la même façon vous confier un secret ?

Le bijoutier :

Je vous avoue que vous m’avez embrouillé. Je ne vois pas le bout de votre
raisonnement.

Le premier ami :

C’est pourtant une simple arithmétique comme vous dites ! Mon or, voyez-vous,
je suis sûr que vous le garderai. Vous pourrez à la limite refuser de me le rendre et
je vous y obligerai par la force ou par la loi. Mais, mon secret, comme il ne vous
apportera aucun intérêt, vous le confierai à d’autres sans trop vous soucier. Quel
pouvoir ai-je à vous imposer le respect de mon secret ? Ce n’est pas le secret qui pèse
lourd quand on le dit fardeau, c’est la conséquence de le passer à une tiers personne.

Le deuxième ami :

Sur ce coup, vous avez bien raison. Votre secret, une fois confié, vous n’avez plus
aucune influence sur celui qui l’a reçu. Mais… Pourquoi le confier dans tel cas ?
Gardez-le vous-mêmes, tous les cœurs n’ont pas le même rapport à la confidence
d’autrui !

Le bijoutier :

Une chose m’intrigue toujours, tout de même. Quelle fortune pensez-vous avoir dans
le secret, dites-nous ?

Le premier ami :

Je suis riche de la confiance de la personne qui me l’a confié.

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