Lorsqu’il est arrivé sur le sentier taillé dans la falaise, il a marqué une halte. Dans la faille, le fleuve roule des eaux sombres. Il sent dans sa poitrine vibrer le grondement que répercutent les parois de
schistes. Le fleuve est une bouche d’ombre. Quelques trouées dans les feuillages en surplomb dessinent des pans de ciel. Une humidité glacée imprègne l’aube grise.

Peu à peu, il retrouve une respiration calme. Il sait que rien ne peut arrêter sa marche. Mais il reste là, adossé à la roche. Il a peur soudain que son corps ne le trahisse. Lorsqu’il était sorti de la ville, il avait
accepté l’idée qu’il pourrait mourir. Il s’était mis en route le jour même où il avait pris sa retraite. Il s’était rendu à la gare routière en quittant le café, où il avait retrouvé des collègues du ministère. Il
avait souri à leurs plaisanteries, dit  quelques mots en levant son verre. Il ne chercherait pas à les revoir.

La ville s’enfonçait dans la brume australe. Il avait fixé les bandes de lumière qui défilaient. Puis il avait fermé les yeux pour apaiser la brûlure sous les paupières. Le car l’avait déposé au bord de la
route, après des heures de sommeil engourdi. Il faisait nuit. Le chauffeur lui avait fait un signe amical. Il n’avait pas répondu. Il était resté assis un long moment sur le bas-côté.

Les images sont là, intactes. Il revoit  la silhouette du jeune homme qu’il était, figé dans le salut réglementaire. Il vient de sortir de la guérite, lève la barrière à chaque passage de camions. Il les
regarde s’éloigner. Les phares éclairent des rues désertes. Il sait que sous les bâches s’entassent des corps torturés. Une nuit, il avait vu un homme sauter du camion. Il l’avait vu courir dans sa direction et s’écrouler à quelques mètres de lui, fauché par une rafale de mitraillette. Il avait couru vers lui. Deux soldats l’avaient violemment repoussé. Mais il avait eu le temps de croiser le regard du fugitif.
Le lendemain, ses supérieurs l’avaient convoqué pour exiger plus de sang-froid. Il avait appris à garder les yeux baissés.  Le silence s’était épaissi dans ses nuits insomniaques.

Il plonge son regard dans les tourbillons. Le bruit s’amplifie. L’écume blanchit  la berge. Il a repris sa marche. Il laissera derrière lui se déposer les scories. Il aimera la nuit. Au-delà du gouffre, une
retenue d’eau enserre le fleuve. Il  s’arrêtera à l’aube sur la chaussée. Le béton bruit de la poussée de l’eau.  Il fermera les yeux.

La trouée lumineuse du jour  pénètre lentement la profondeur.  Il peut écouter la pulsation apaisée du fleuve, entre les rives.

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