La lettre de mes rêves, je la recevrais un matin de printemps comme aujourd’hui. Le facteur aurait donné le petit coup de sonnette rituel avant de la glisser sous la porte. Faussement calme, j’irais la cueillir sans attendre.

La lettre de mes rêves ? Une lettre de Karine. Ses mots de coton fleuri s’échapperaient de l’enveloppe. D’une ferveur à peine retenue, elle parlerait de nous. Nos élans seraient vantés, nos caresses rejouées, nos fous rires enjoués. Elle parsèmerait la page de toutes ces petites pouces encore vertes d’un futur à deux, d’un avenir radieux. Mais comme les mots de coton, Karine s’est envolée, lassée de mon cas, usée par mes caprices.

Plutôt une lettre de mon père qui saluerait enfin le fils dont il est si fier. Il me dirait son amour. Il m’inviterait à remonter le temps vers toutes ces occasions manquées de libérer ces mots qui cognent dans le cœur. Mais, emporté par la persistance des années, mon père s’en est allé il y a bien longtemps.

Non, une lettre d’Adèle qui me dirait combien elle me trouve attachant et drôle. Qu’elle aimerait tant passer de longues heures avec moi, pourquoi pas dans le creux de mes bras. Mais les femmes n’écrivent jamais ces choses-là.

De mon frère qui réveillerait une espèce de nostalgie de nos belles années. Mes yeux s’en perdraient dans une marre de larmes. Mais je suis fils unique.

De mon ami Pierre qui clamerait son admiration pour le joueur de bridge que je suis. Mais les hommes préfèrent ressasser leurs propres victoires.

De l’amicale des anciens de l’université pour une séance de retrouvailles. Je ne suis jamais allé à l’université.

De l’inamicale voisine du dessous qui me dirait que la vie est trop courte et qu’il est temps d’en finir avec nos querelles. Elle est morte le mois dernier.

De la voisine du dessus. J’ai déjà dit que les femmes n’écrivent pas ces choses-là.

De la concierge, sens dessus dessous de mes étrennes. Il n’y en a pas eu cette année.

D’un ami de vingt ans. Je ne crois pas aux héros.

Du tribunal. Je ne suis pas accusé de réception.

Du couvreur. Plutôt une tuile.

De ma banque. Je suis à recouvert.

Du fisc. Je me redresse tout seul.

Du Président. Qu’il préside !

De George Sand. Je ne suis pas Alfred.

De la Joconde. Pas certain que je l’ouvre.

De la jument de Michaud. Elle s’en est allée.

Du vieil homme. Une bouteille à la mer.

De la grande Muette. Plus de timbre.

Du mime Marceau. Un fac-similé.

De l’Arlésienne. J’attends toujours.

D’Alfonse Daudet. Plus de nouvelles de son moulin.

De Madeleine. Trop bien pour moi.

Du PMU. Mauvais cheval.

Du plombier. « Qui c’est ? ».

Du maire. Il est trop vil.

De Jésus. Un miracle.

De Nounours. Pas l’heure.

Du pape. Jamais de bulles.

Du facteur. Conflit d’intérêt.

Du prophète. Je serais à la lettre.

Des gendarmes. Tactic.

De Pimprenelle. Toujours pas l’heure.

De Dieu. O my god !

Du vitrier. Rien à voir.

De l’au-delà. Ça attendra.

D’ici bas. Je peux toujours rêver.

D’eux, d’elles, de lui, de toi, de vous à moi, je vous déteste !

Les plus belles lettres sont celles que l’on ne reçoit jamais.

Dringggg ! (Il va chercher une lettre glissée sous la porte et l’ouvre. Il la lit et son son visage s’illumine d’un grand sourire…)

Les plus belles lettres sont celles que l’on ne reçoit jamais et celles que l’on s’écrit à soi-même.

« Je t’aime ! ».

Stan Dell

Mai 2016

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