Il est tard. Le village s’allonge en un sombre massif. Grosse bête lasse, hérissée de pics qui peu à peu épousent les ombres du fond. On voit les fenêtres s’allumer et s’échapper des maisons, monter au ciel, danser avec les astres. A la lumière des torches, les hommes progressent vers la place.

Jeanne craque une allumette sur la semelle de sa botte. Le feu jaillit de son talon. Lentement elle porte la flamme à ses lèvres et la souffle. Un vif éclair ricoche sur la perle d’ambre pendue à son oreille.

Les hommes immobiles encerclent le brasier qui anime les visages, dessine des masques d’ocre et de vermillon, creuse les traits de noir. L’ardente lumière étire les ombres des géants sur l’écran des rochers. Elle soude les corps qu’elle tient éveillés. C’est l’heure où, à voix basse, on raconte les farces et les tourments des illuminés du village.

La lumière palpite au centre de la place des ombres. De plus loin, de plus haut, elle semble sortir d’un trou, surgir d’une déchirure du sol. Lumière aux faisceaux blancs, venue droit des tranchées de la terre, dardant ses traits, aveuglant les yeux sous les paupières closes.

Les fenêtres éclairées des maisons se balancent et percent le ciel ; particules d’or volées à l’autre bout du monde, volées au pays où la lumière ne faiblit jamais et où l’on ferme les yeux éblouis pour mieux la voir.

Jeanne craque une allumette sur la semelle de sa botte. Le feu jaillit de son talon et soudain enflamme les plis de sa robe de lin. A la rivière, on court puiser l’eau que l’on jette à grands seaux sur la Jeanne embrasée et rayonnante du divin feu. Les illuminés frappent des mains.

Craquement d’une allumette, frottement des plaques turbulentes, frôlement des désirs, la lumière naît dans l’ombre qu’elle soulève et déchire sauvagement. Sortie de la colère des spectres enfouis, elle fait retomber l’éclair et la suie sur les pupilles des illuminés.

Nerveusement Jeanne ferme les volets de sa chambre. Eteint la lumière vacillante du plafonnier. Fixe le point d’or de sa veilleuse. Tire le drap sur son ventre. Gisante hypnotisée, elle s’abîme dans le trou d’où naissent et s’enchaînent des images claires, flashs d’enfance, enluminures érotiques. Maintenant, elle chevauche la fenêtre éclairée qui l’emporte vers le pays où la lumière ne faiblit jamais et où l’on dort tout ébloui.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s