Un jour j’ai attrapé mon ombre. Je l’ai prise en vol, d’un coup.
L’ai tenue serrée dans mon poing un moment.
Puis l’ai glissée dans ma poche, tout au fond, sous un mouchoir.

Je la sentais respirer, tranquille, apaisée.

Personne ne l’a su. Je la gardais jalousement.
De temps en temps, je la sortais au grand jour.
La suivais pas à pas, de peur qu’elle ne m’échappe.
Elle flottait entre les feuillages, flirtait avec les flaques.

Folâtrait, frissonnante et fantasque.

Je me sentais vivre !

Une nuit d’insomnie, j’eus envie de la retrouver, de la tirer hors de là.
J’ai fouillé, vidé, secoué, retourné ma poche, en vain.

Ombre où es-tu ? Je t’en prie ne joue pas à cache-cache avec moi !

S’était-elle évadée ? M’avait-elle échappé ? L’avait-on volée ?
Et s’il lui arrivait quelque chose?

J’étais folle d’inquiétude.

Je l’ai attendue toute la nuit. J’ai pleuré, prié pour son retour.
Au matin, sur le pas de la porte, elle était là, timide.
Dieu merci, elle allait bien !

Cependant, je ne fus complètement rassurée que dans l’après-midi.
Aux heures chaudes, je ne l’ai pas quittée.
Vers dix-huit heures elle fût à la plénitude de sa beauté.

Elle s’étirait, s’allongeait, ondulait avec grâce.
Balançait sa taille fine dans un long fourreau cendré.
J’étais si fière que j’en rougissais.

Nous avons suspendu notre pavane sur un banc de la Grand-Place.
Et puis, il a bien fallu se décider à rentrer.

Promener une ombre dans l’obscurité n’est pas prudent.

Mais quand j’ai voulu la remettre en sûreté, elle s’est soudain accrochée à moi.

Elle s’est rebellée, débattue, je n’arrivais pas à la fourrer dans ma poche.

Dans ce corps à corps, je craignais de la blesser, de l’abîmer.

Or, très vite, elle a pris le dessus. Elle était de loin la plus rapide, la plus forte.

Elle me tenait, m’entraînait, m’étouffait.

Et je sentais que je faiblissais, que je glissais, que je pliais.

Si bien que je me suis retrouvée enfermée dans l’ombre de ma poche.

Elle m’avait intégralement enroulée, ligotée, immobilisée dans son voile.

J’avais disparu.

Depuis ma capture, de l’intérieur, je guette. Rien ne filtre.

Pas une fente d’où tromper la vigilance de l’ombre.

Je reste tapie dans un coin. J’écris dos collé à la toile.

Souvent je rêve que je m’élance sous une ombrelle radieuse,

mais je retombe vrillée dans mon lourd drapé.

Celui-là même qui enveloppe le récit de mes confidences.

Celui-là même où se terre ma rebelle discrétion.

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