Nez à nez (Dominique Zinenberg)

 Quand il a montré le bout de son nez , j’ai su tout de suite (c’est bien ça « avoir du nez » n’est-ce pas ?) moi qui ne suis tout de même pas née de la dernière pluie… oui , je l’ai su à l’instant même où sa silhouette longue, filiforme s’est dessinée dans l’encadrement de ma vie – et je n’avais pas de verre dans le nez , y en a marre de cette réputation à la fin… je sens que la moutarde me monte au nez rien que d’y penser ! Bref! – (pour une fois que je mettais le nez dehors si tôt, c’est bien ma chance … enfin passons ! ) j’ai su (je ne vous le répèterai jamais assez) qu’une histoire pas possible me pendait au nez, que j’en perdrai peut-être la raison, mais quoi c’était fatal, je ne pouvais pas risquer que ça me file entre les doigts, que ça me passe sous le nez cette rencontre, quitte après à souffrir le martyre, à l’avoir dans le nez finalement ce Néfertiti mâle, soi-disant népalais (surtout mauvais ,surtout néfaste) et bien sûr que j’aurais dû m’y attendre qu’on me dirait que comme d’habitude je n’avais pas vu plus loin que le bout de mon nez et que j’en paierai les pots cassés, pardi , c’est facile, après coup la critique , les leçons de morale et de profiter qu’un soir de lassitude et de solitude, après m’être piqué le nez dans un bistro, à vue de nez aux alentours de minuit, vous me tiriez si facilement les vers du nez, histoire de rigoler entre vous de mes sempiternels déboires amoureux, mais voilà il fallait que ça m’arrive de me laisser mener par le bout du nez par cet homme affublé d’un nez grec, oui parfaitement, ça existe, même si c’est rare, et que du coup c’est difficile d’imaginer (noblesse oblige!) qu’il puisse vous faire un pied de nez (métaphorique s’entend!) au bout d’un rien de temps, le temps d’un déjeuner de soleil en fait, pourtant c’était gros comme une maison, c’était visible comme le nez au milieu de la figure que ce type-là, même pas la goutte au nez malgré le froid du petit matin, ne ferait qu’une bouchée de moi, m’emberlificotant avec son allure, ses beaux mots, à me raconter des sornettes à faire piquer du nez toute personne sensée et moi, le nez au vent (un nez plutôt retroussé, pas vraiment en pied de marmitte, mais bon , pas de quoi se relever la nuit, ça non) après seulement quelques jours ineffables, je me suis cassé le nez à sa porte, plus personne, nobody, le nez dans la farine que j’étais et vous pouvez dire sans vous tromper que j’ai fait un drôle de nez , ça oui, et j’ai eu beau fourrer mon nez un peu partout pour retrouver sa trace, à mettre tout sans dessus dessous, et au nez et à la barbe de tous, dévoiler mon piteux amour, je ne l’ai plus jamais revu ce belâtre qui m’a abaissé et fait baisser le nez de honte à tout jamais, enfin pour cette année, vu qu’elle est presque terminée…

Extrait du roman de Renée Nénuphar Les né-buleuses d’une né-vrosée: aux éditions des pince-nez inédits, collection Pifs et tarins à volonté) .

Le babil olfactif (Dominique Zinenberg)

C’est de souffle et d’humeurs, ô terre balsamique et lourde de senteurs létales et naissantes, c’est de souffle et fragrances, d’exhalaisons d’aneth et de moissons, de poivres et de muscades ravageant les narines, c’est de souffle et fumets lourds comme des orages, nuit de vanille, clarté à vif du citron, de souffles embaumant nos rivages amers, nos forêts résineuses et la soupe du soir qui fume et bout routinière et banale, c’est de souffle toujours au gré des siècles et de l’instant, du souffle pénétrant la chair avide d’avenir et toutefois vibrant aux souvenirs d’odeurs latentes et souveraines , du souffle-haleine (on aimerait sa fraîcheur absolue et qu’il répande ses parfums comme une manne et un serment, mais on le sait aussi fétide, fiel et outrage, fièvre et outrance, âcre et poisseux semblable à un crâne exhumé) , du souffle-haleine – senteurs ambivalentes – je veux les ors et les miels érogènes, je veux l’odeur rebelle du désir, le capiteux volcan de la vie qui trépigne, l’obsidienne lisse et noire aux contours sulfureux et tout ce qui palpite et fleure le lilas , le lys ou le jasmin – vasque de nos pétales, tous les printemps mêlés de seringas, de magnolias et d’aubépines, le muguet frémissant ou la violette et les bruyères, la glycine écœurante ou la jacinthe qui entête et plus que tout, plus que la rose aux mille ruses et cent millions de fois chantée, je veux la fleur de l’oranger, vaporeuse et divine et la clarté rose et pubère d’un bouquet de pivoines. Mais dans le souffle épars humer aussi les infections, les miasmes,les égoûts, les toxiques, les relents des cloaques et vermines, les puanteurs et pourritures, le putride et le purulent , tout ce qui s’altère et se défait, tout ce qui suinte d’humeurs viciées et putrifactions :ne plus vouloir respirer la salissure et le sordide, la nausée et la décomposition des chairs et des mondes et que l’incessante bascule de la vie de la mort faite de baumes et de poisons ne laisse enfin qu’une poussière sans arome, une émanation de rien, une guenille-fumerolle n’enveloppant qu’un atome neutre paraphant le néant, miroir de nos existences éphémères, de nos lois chimériques, de notre vide primordial , la sphère, ô poussière! , la sphère , ô genèse et … néant!

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