–                 Hé sapeur ! Tu vois pas qu’ça flambe là-bas ! Ya l’feu, sapeur ! Pourquoi t’as pas filé dans l’camion avec les autres?… Sapeur, pourquoi tu restes là à trembler sous ton casque comme un gamin ?

–                 Parce que j’ai peur…

–                 Mais sacré sapeur de quoi t’as peur ?

–                 J’ai peur des flammes (j’ai aussi peur des femmes mais c’est pas l’sujet du jour)

–                 Alors c’est vrai c’qu’on dit qu’t’es un pétochard, un trouillard, une couille molle ?

–                 Non ! Non j’suis un sapeur !

–                 Mille sabords de sapeur, un sapeur ça pas peur ! Un sapeur ça fonce au feu avec son camion rouge et son grand tuyau !

–                 Mais je peux pas foncer avec mon camion rouge et mon grand tuyau quand y’a des flammes (et aussi quand y’a des femmes, mais c’est pas l’sujet du jour)

–                 Sacré sapeur, j’vois bien qu’t’es perturbé-paniqué-pétrifié ! Or, or, un vrai sapeur sait zapper sa peur, sabrer sa frousse, fouetter ses fesses, et foncer au feu !

–                 J’peux pas j’te dis ! J’suis pas hardi !

–                 Tu peux pas tu peux pas… mais dans’cas, reste pas comme ça ! Agis mon gars ! Vas-y ! Débloque toi à l’excitant ! Dope toi à la potion d’courage !

–                 La potion… ça marche pas. Mon frère il en avait pris une quand il a eu les jetons

–                 Pourquoi ? Il est joueur ton frère ?

–                 Non, il est peintre ; il traverse toutes les couleurs des peurs -bleu-vert…- mon frère !

–                 Bon, revenons à toi. Si tu n’veux rien avaler, y’a encore une chose possible, une dernière chose… crois-moi elle très sérieuse celle là : faut t’agenouiller, et prier !

–                 Prier ? Prier ! J’ai jamais prié moi !… et… je prie qui ?

–                 Tu pries Sainte Trouille pardi ! Elle a l’habitude va ! Elle en a vu passer des gars comme toi qu’avaient les pétoches ; qu’avaient peur du noir, d’l’orage, d’la fin du monde, d’leur ombre, et même d’leur propre peur !… Allez, exécute toi et recueille toi ! Si tu n’connais pas les paroles, tu les inventes. Sois sincère, mets-y d’la flamme, et attends l’résultat…

Le moment est grave. La foule fait silence et recule d’un pas.

Le sapeur retire son casque, s’agenouille, ferme les yeux, joint les mains, et… soudain, comme irradié, transfiguré, il improvise cette fervente prière sans reprendre son souffle :

« Sainte Trouille, mère des peureux-pas-heureux, écoutez moi pauvre pétochard. Délivrez moi des grandes frousses. Calmez mon coeur qui s’emballe et qui cogne comme un fou. Asséchez les sueurs froides qui mouillent mes aisselles et qui empestent. Fortifiez ma tête qui projette toujours le pire. Cessez ces tourments terrifiants. Sauvez moi ! J’suis bancale ; j’ai mal à l’âme ; j’suis faible face aux flammes (et aussi face aux femmes, mais c’est pas l’sujet du jour). Oh Sainte Trouille écoutez votre enfant qui souffre ; qui se rêve en chevalier sans peur mais qui s’fait des tas d’reproches : t’es moche, t’as les pétoches. J’suis qu’un sapeur, pas hardi, mais qui voudrait sauter les flammes et… les femmes !  ça y est ! cette fois j’l’ai dit !… Mère Trouille, j’en rage de saisir mon grand tuyau, d’approcher tout-près-tout-près et d’arroser partout-partout ! J’veux plus qu’on m’surnomme couille molle ! Mère compatissante, humblement je vous implore, exaucez ma prière : faites moi aussi beau que mon camion et aussi fort que mon tuyau ! Amen ».

Le sapeur se relève, met son casque, mouche son nez, saute dans son camion, et fonce.

Et la foule enflammée de crier : « Miracle ! Sainte Trouille a sorti le sapeur de sa peur! »

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