Un soir par mois, Max-Paul ouvre son salon à une petite dégustation littéraire. Une douzaine d’amis viennent lire, parfois chanter, toujours savourer. Au menu : filets de mots rutilants, feuilles téméraires, bris de mots, fruits de passion manuscrite, le tout accompagné de ces pages si jolies en vers. A chaque mois son thème. Le visage, la peau, la trace, la ville, la peur, le temps … La liste est longue après six années d’existence de ce rituel appelé Buffet Littéraire.

Ce soir-là, c’était l’ivresse. « On commence ! » dit le maître de cérémonie. A la peine dans un vacarme de discussions et de plaisanteries, il haussa le ton : « s’il vous plait ! ». Le silence enfin de mise, il ouvrit la soirée comme à son habitude par une petite introduction du thème : « L’ivresse a toujours été présente en littérature. Les écrivains l’ont presque toujours associée au vin. On a tous en mémoire « Alcools » de Guillaume Apollinaire ou « Matinée d’ivresse » d’Arthur Rimbaud. Déjà la mythologie grecque avait son dieu du vin Dyonisos qui aurait donné l’ivresse et la transe mystique aux hommes. Les philosophes ne sont pas en reste. Dans son « Chant d’ivresse », Nietzsche en décrit les effets hallucinatoires :

Zarathoustra dansait de plaisir ; et si, comme le croient certains conteurs, il était alors ivre de vin doux, il était certainement plus ivre encore de la vie douce, et il avait abdiqué toute lassitude. Il y en a même quelques-uns qui racontent qu’alors l’âne se mit à danser. Que cela se soit passé, ainsi ou autrement, peu importe ; si l’âne n’a pas vraiment dansé ce soir-là, il se passa pourtant alors des choses plus grandes et plus étranges que ne le serait la danse d’un âne. En un mot, comme dit le proverbe de Zarathoustra : « Qu’importe ! ».

Après cette lecture, Max-Paul poursuivit : « Ce qui est tout de même remarquable dans cet extrait c’est le partage de l’ivresse : tous auraient assisté aux mêmes phénomènes. Rappelez-vous que dans les sociétés anciennes, les chamans dans leurs transes qui n’étaient pas dues au vin, pénétraient des mondes différents et y entrainaient leurs disciples.

Il y aurait tant de chose à ajouter à propos du thème de ce soir. Je conclurai simplement en disant que sous l’emprise de l’ivresse, tout devient possible !».

Il n’était plus question de discussions ni de plaisanteries. Ils étaient cœurs et âmes prêts pour une nouvelle aventure. Claire, déjà dans un état second poursuivit avec un texte de sa composition. La musique mélodieuse et apaisante de ses mots caressait leurs songes. Elle prononça la dernière phrase de son récit le regard perdu et les yeux embués. Eux se délectaient de ces derniers mots, comme l’amateur de bons vins s’attarde à la dernière gorgée d’une merveille que peut-être il ne goutera plus jamais. Plus rien n’existait d’autre que cette impression partagée, autrement plus forte que cette pâle illusion d’ivresse que l’on nomme bonheur. Chacun, par son écoute, ses pensées, ses respirations participait à une euphorie naissante.

Max-Paul proposa la lecture d’un extrait de Toc en Trac, de François Minod, « un chef d’œuvre de la poésie contemporaine. Vous connaissez ? ». Tous répondirent que bien évidemment, rendant de facto la question presque déplacée. Dès les premières vibrations de sa voix grave, les mots glissèrent en harmonie dans l’air. Tous planaient dans une douce et voluptueuse délectation.

Alfred, un nouveau, proposa un de ses poèmes :

« Doutez, si vous voulez, de l’être qui vous aime,

D’une femme ou d’un chien, mais non de l’amour même.

L’amour est tout, — l’amour, et la vie au soleil.

Aimer est le grand point, qu’importe la maîtresse ?

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

Faites-vous de ce monde un songe sans réveil. »

Mourade s’enflamma : « Ca n’est pas de toi. C’est « La coupe et les lèvres » d’Alfred de Musset ! ».

  • Je suis Alfred de Musset répondit l’homme.

  • Nous y sommes, repris Judith !

  • Où donc ? demanda Mourade.

  • Dans le songe sans réveil de Monsieur de Musset.

  • Je vous l’ai dit, s’exclama Max-Paul, sous l’emprise de l’ivresse, tout devient possible !

«Il faut être toujours ivre », retentit une voix venue du fond de la pièce. Un homme au visage taciturne habillé d’une vieille redingote s’était levé :

«Il faut être toujours ivre. Tout est là: c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront: « Il est l’heure de s’enivrer! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise».

  • Mais c’est du Baudelaire ! s’écria Mourade.

  • Je suis Charles Baudelaire, répondit l’homme.

Plongés dans un idéal plus que véritable, il ne leur serait jamais venu à l’idée de contester qu’Alfred fut bien de Musset et Charles Baudelaire. Eux-mêmes ne savaient plus qui ils étaient. Là n’était pas la question. Il n’y avait plus de questions, plus d’époques, plus de lieux ; que des mots. Et Charles avait dit juste, ils ne sentaient plus l’horrible fardeau du Temps. Ils se pâmaient dans leur vérité, celle que leur imagination avait timidement esquissée et que leur extase avait osé façonner.

Max-Paul était aux anges : « Je vous l’avais dit que l’on pouvait être gagné par l’ivresse autrement qu’avec le vin ! ».

  • Tout à fait enchaîna Lucie. Tout est dans l’atmosphère, l’imaginaire des mots, leur capacité à vous transporter. Cervantès par exemple décrit si bien les pérégrinations de Don Quichotte, que l’on entend presque le bruit des sabots de son cheval sur le chemin.

  • Oui, c’est vrai, confirma Suzanne, d’y penser, je l’entends presque s’approchez de nous.

Un énorme cheval noir fit une entrée fracassante dans le salon. Il était monté par un chevalier vêtu d’une armure aux épaules droites et coiffé d’un chapeau plat. En découvrant l’assemblée, il s’arrêta et du haut de sa monture cria que sa dame Dulcinée l’attendait. Max-Paul, totalement saoulé s’écria : « Sous l’emprise de l’ivresse, tout devient possible ! ».

L’écuyer donna deux coups d’éperons contre les flancs du cheval qui partit au galop en direction de la fenêtre. Le balcon était devenu un long chemin de pierres bordé d’arbres à perte de vue. Du regard, ils suivirent une énorme trainée de poussière blanche s’enfuir presque jusqu’au ciel.

D’autres lectures suivirent avant un échange entre Max-Paul et Pierre :

  • L’ivresse peut être un prétexte à s’identifier à un personnage que l’on admire, lança ce dernier.

  • Que veux-tu dire par là ? Demanda Max-Paul.

  • Je vais te répondre par un exemple : pendant nos séances du Buffet Littéraire où, reconnais-le, l’ivresse est de mise, tu t’identifies à François Minod !

  • C’est faux ! Ce n’est qu’après l’ivresse que je m’identifie à lui !

  • Et s’il n’y avait pas d’après, si l’ivresse devenait comme disait Rimbaud, une extase qui jamais ne retombe, la formule de l’illumination continue, grâce à un merveilleux poison capable de rester dans nos veines ?

  • Pour fuir la réalité c’est cela ?

  • La réalité n’est qu’une illusion. Tout est dans la perception et dans l’interprétation des choses. L’ivresse, notre nouvelle conscience …

Il se faisait tard. Max-Paul lança la question rituelle du prochain thème. Les propositions fusèrent. Une femme s’exclama : « atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? ». Il coupa court : « l’atmosphère, on l’a déjà fait et pour la gueule, on a déjà eu le visage. Alors, je propose un thème dans le prolongement de l’ivresse : le délire ».

Dans le couloir, ils croisèrent Sancho sur son âne qui se dandinait plus que de normal. Cela suffit à déclencher une nouvelle liesse : « Regardez, un âne qui danse ! ».

  • Que racontez-vous ? demanda Sancho.

  • Zarathoustra le disait, l’âne dansait.

Silencieux, le vieil homme était plongé dans un doute abyssal, ce qui fit s’emporter Max-Paul dans une tirade enflammée :

  • « Mais qu’est-ce que tu fais ?

  • Ben le point pardi.

  • Pas comme ça !

  • Comment alors ?

  • Ensemble, on le fait ensemble.

  • D’accord, allons-y. T’es prêt ?».

  • C’est un extrait de Toc en Trac ! Vous vous prenez pour François Minod, lui dit Sancho.

  • Je te l’avais dit cria Pierre, tu te prends pour lui !

  • C’est vrai, concéda Max-Paul, sous l’emprise de l’ivresse …

L’âne reprit son dandinement en direction du salon. Les amis gagnèrent la sortie de l’appartement. Sur le palier, une porte s’ouvrit, laissant apparaître une nacelle suspendue à de solides câbles et dans laquelle se trouvaient deux hommes. « Je suis le docteur Fergusson. Bienvenue à bord du Victoria !», s’écria l’un d’eux.

  • Nous ne voulons pas vous retarder lança Diane.

  • Ne vous inquiétez pas, cela fera bientôt cinq semaines que nous voguons à bord de cet aéronef.

Dès qu’ils eurent embarqué, Ferguson diminua le feu de son chalumeau. Ils se sentirent descendre tout en douceur. Plus tard, le docteur s’écria « Terre ! Terre ! ». A peine la nacelle eut-elle touché le sol que Kennedy, son aide de camp, leur ouvrit la porte et ils sortirent.

Dans le courant d’air du métro, dans la nuit du trottoir, dans la solitude morne de leur automobile, ils se réveillaient, l’ivresse déjà diminuée ou disparue. Ils demandèrent au vent, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, ils demandèrent quelle heure il était; et le vent, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, personne ne répondit. Du haut de son quatrième étage, Max-Paul, affalé dans un fauteuil contemplait le coin de ciel noir posé sur la rambarde du balcon. « Que reste-t-il de l’ivresse ? » se demanda-t-il. A la radio passait la chanson d’une comédie musicale : « Nous avons fait un beau voyage, nous avons fait un beau voyage … ».

Que cela se soit passé, ainsi ou autrement, peu importe ; si Don Quichotte n’a pas vraiment traversé le salon ce soir-là, il se passa pourtant alors des choses plus grandes et plus étranges. En un mot : « Qu’importe ! ».

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