« Voulez vous m’accordez une faveur ? J’aimerais tant voir votre fille ! Pouvez-vous la placer devant moi, là, dans le cadre de la fenêtre, dos tourné au jardin ?… Vous savez, quand la lumière est crue et que le contraste est fort, il m’arrive de voir ».

Je me souviens, vous rendiez visite à mes parents un dimanche après-midi. Il faisait grand soleil. Vous étiez belle et élégante, accrochée au bras de votre mari. Vous portiez des lunettes noires. Je me souviens de votre hésitation pour franchir la marche d’entrée, puis de vos tâtonnements pour saisir la tasse posée sur la table devant vous.

Au cours de la conversation, vous avez tourné tête de mon côté comme pour vous adresser directement à moi. C’est alors que vous avez demandé à me regarder, oui, à me regarder ! Selon vos souhaits, on m’a soulevée pour me jucher sur un tabouret devant la fenêtre, de façon à ce que ma silhouette se détache sur le rectangle lumineux de l’extérieur.

Vous avez retiré vos lunettes. J’ai vu vos yeux, globuleux et blancs. Vous avez planté sur moi un regard si intense que j’ai failli être éjectée de mon perchoir. Vous avez dit : « Ne bouge pas ! Je commence à te voir… ». Je me  souviens avoir senti comme une lame découper ma silhouette à la manière des artistes qui taillent des profils dans du bristol noir. J’étais profondément troublée, mal à l’aise, glacée malgré la chaleur dans mon dos. Je cherchais le regard réconfortant de mes parents.

Vous ne me voyiez pas -me deviniez-vous?- mais vous me regardiez. Vous me regardiez comme personne ne l’avait encore fait. Vos yeux d’aveugle, non seulement me dévisageaient, mais semblaient s’enfoncer en moi. Ils scrutaient mon visage et mon corps si intensément que ça ne pouvait être pour en dessiner les seuls contours. Ils pénétraient à l’intérieur, s’introduisaient au plus profond de mon être. Je me sentais radiographiée, passée aux rayons X. Alliez-vous voir si j’étais fêlée ou fracturée ? Iriez-vous jusqu’à voler mon squelette ?… Je craignais qu’en m’auscultant ainsi vous ne déceliez également mes bêtises et que vous ne révéliez mes mensonges et mes secrets. Je me dandinais sur mon tabouret ne sachant quelle pose prendre pour échapper aux ondes qu’émettait votre regard. Votre regard qui ne me lâchait pas, tel un aimant, à la fois attentif et puissant.

Puis, posément, de loin, vous avez commencé à me décrire, donnant détails et précisions sur la couleur de mes yeux et celle de mes cheveux. Vous avez dit, à qui, à quoi, je ressemblais. Vous avez parlé de mon caractère. Vous avez prononcé des mots agréables, fait des compliments, félicité mes parents, évoqué mon avenir… mais j’ai oublié en quels termes tout cela. Mes yeux interrogateurs étaient rivés à vos yeux morts : comment donc faisiez-vous pour me toucher et m’éprouver de la sorte ?… Votre regard ne cessait de me tenir à distance, fascinant, bienveillant et insupportable à la fois. Comme vos paroles étaient étranges pour la gamine que j’étais ! Si j’avais connu le mot « oracle », certes, il eut convenu.

Finalement, on m’a descendue du tabouret. On a refermé la fenêtre, obturant ainsi la chambre noire de la photo. Vous avez remis vos lunettes. J’ai couru à toutes jambes dans la lumière chaude et accueillante du jardin, histoire d’oublier… votre regard.

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