Le train serpentait au milieu de paysages toujours recomposés, qui laissaient peu de place à l’imagination. Par intermittence, le sifflet de la locomotive ajoutait une question aux slogans répétés par les roues depuis… depuis combien de temps, au fait ? J’étais bien parti d’un endroit donné à un moment donné, mais la mémoire cédait à mes efforts comme une dune de sable sous le pas du marcheur. Je faisais du surplace dans l’instant présent. Un présent qui fuyait avec une belle vélocité dans l’espace en trois dimensions, en avant, à droite, à gauche, en haut en bas, suivant le relief capricieux épousé par les rails, mais qui, du point de vue de son axe de principale importance, celui de la temporalité, restait comme suspendu dans un flou proprement quantique.

            Donc j’allais, c’est indubitable, et même depuis un certain temps, à en juger par l’aspect fatigué de mes vêtements. La valise dans un filet au dessus de ma tête (la mienne, j’en étais absolument certain), le panier de victuailles à mes pieds, la pile de journaux sur mes genoux, l’élan du train vers un horizon toujours plus lointain, ce faisceau d’indices prouvait que j’étais en voyage.

            C’est déjà ça, me disais-je, au moins je ne suis pas complètement perdu. Etre en voyage, c’est être quelque part, malgré tout. Evidemment, savoir d’où l’on est parti et où l’on va, c’est mieux. Mais on ne peut pas tout avoir. Quant aux autres voyageurs dans le compartiment, ils semblaient animés par si peu de certitudes, que j’hésitais à les questionner.

            Je les observais de plus près. Ils paraissaient tous céder à un fatalisme morose. On aurait dit des gens qui ne s’appartenaient pas. Ils regardaient droit devant eux. Pourtant, le panorama qui nous traversions valait le coup d’oeil. Ils étaient cinq. Sur ma banquette, deux femmes qui sûrement voyageaient ensemble, même si elles ne se parlaient pas. La plus jeune était fort jolie. Elle portait un chapeau en trompe l’oeil qui avait du coûter fort cher et qui lui donnait des allures changeantes, de la maîtresse d’école à la courtisane. Sur la banquette opposée, trois hommes séparés par l’âge et la condition. Ils étaient vêtus d’étoffe semi rigide, de conception ultra moderne, qui faisait écran à toute sympathie.

            Celui assis en face de moi était le plus intéressant. Il avait une physionomie canine, avec un grand nez, des dents redoutables, et des sourcils qui bougeaient de manière indépendante. Nos regards se sont croisés.

            — C’est long, hein ? a-t-il soupiré.

            Que répondre ? Je n’avais aucun moyen d’infirmer ou confirmer son jugement. Mais je ne voulais à aucun prix qu’il devine mon embarras. J’ai haussé les épaules d’un air blasé.

            — Il faut ce qu’il faut. La distance est longue.

            Il m’a considéré avec une expression interloquée.

            — C’est surtout qu’il prend trop de patients à la même heure. On attend toujours chez ce médecin.

            A mon tour d’être stupéfait. De quoi parlait-il ? Quel médecin ? J’ai contré avec une assurance qui cachait mon trouble.

            — Et encore, ça, c’est le rapide. Il ne s’arrête pas.

            — Ça vous pouvez le dire, il n’arrête pas. Il paraît qu’il prend des consultations jusqu’à 22 heures, et même le week end.

            Ma veine, ai-je pensé. Tomber sur un esprit dérangé, alors que tant de mystères me taraudent moi-même. Mais au moins je sais où je suis, à défaut de savoir où j’étais et où je serai. J’ai donc enfoncé le clou.

            — Et… vous descendez au terminus ?

            Il a eu un sourire amer.

            — Nous descendons tous au terminus, et celui-ci n’est plus très loin… sinon, on ne serait pas là.

            Son côté donneur de leçons plein d’amertume me mettait mal à l’aise. J’aurais volontiers changé d’interlocuteur, mais les autres ne semblaient nullement disposés à parler.

            — En ce qui me concerne, c’et la première fois que je fais ce trajet, ai-je répondu pour donner un tour plus anodin à notre conversation. J’avais conscience d’avancer en terrain miné. Comment savoir si c’était vraiment la première fois, puisque j’ignorais où nous allions.

            L’autre m’a observé avec une expression vague, puis il s’est complètement désintéressé de moi.

            — Vous savez dans combien de temps nous arrivons ?

            Pas de réponse. Son incivilité m’a froissé, et je me suis senti mal. Une angoisse indéterminée me taraudait. j’ai laissé mon esprit vagabonder dans le brouhaha du train, qui me rappelait d’autres brouhaha, entendus dans des circonstances aussi indiscernables que le paysage derrière la vitre, car lui aussi paraissait céder à l’indétermination générale. Il y avait bien toujours ce pont élégant, tendu entre les deux pentes d’une vallée, mais justement, à l’allure où nous filions, celui-ci aurait être loin à présent .

            — Vous savez dans combien de temps nous arrivons ?

            La même chose valait pour les deux demoiselles assises en face de moi, qui précisément n’étaient demoiselles que par intermittence, dès que je détournais mon attention, elles en profitaient pour devenir laides, vieilles et souffreteuses. Il fallait donc que je ne les lâche pas du regard. Lourde responsabilité pour un homme comme moi, qui a déjà ses soucis, car avant que nous ne parvenions à notre destination, il faudra bien que j’ai retrouvé ce que j’ai à y faire, et encore s’il n’y avait que ça,

            — Vous savez dans combien de temps nous arrivons ?

            mais que dire aussi des obligations que j’ai laissé derrière moi ? Oui, qu’en dire ? Précisément pas grand chose, car elles sont aussi nimbées de mystère que le reste. Pourtant, je suis quelqu’un d’important, je le sais, et de toute façon ça ne fait aucun doute, il n’y a qu’à voir l’autoritaire maillage de mon costume, les semelles sans réplique que ce foutu cordonnier —dont, chose curieuse je ne me rappelle plus du tout le visage— a remis à mes souliers portés, je veux bien l’admettre, depuis trop longtemps, et puis ma valise, évidemment… Une valise aussi lourde, ce n’est pas la valise de n’importe qui.

            — Vous savez dans combien de temps nous arrivons ?

            Tout ça pour dire que ce monsieur n’avait aucune raison de faire comme si je n’existais pas. En somme je posais une question bien légitime. Aussi je ne me suis pas gêné le lui dire. Un malotru, que je lui ai balancé, un véritable malotru ! En voilà des manières ! Quand on est dans un train, on se donne la peine de fournir un renseignement aussi simple, sauf si on l’ignore, évidemment, mais alors il suffit de le dire : Monsieur, je suis désolé mais j’ignore à quelle heure nous arrivons, il faudra demander au contrôleur.

            Il a fait un geste comme pour chasser une mouche.

            — Arrêtez donc de nous emmerder. On n’est pas dans un train…

            Pas dans un train ! Pas dans un train ? J’ai ri de bon cœur ! Pas dans un train ! Et puis mon rire s’est étranglé et j’ai senti une mauvaise sueur m’inonder.

            Il fallait se rendre à l’évidence. Oui, il fallait se rendre à l’évidence. Non seulement je ne me souvenais plus de son visage, mais je ne me rappelais plus la boutique. Pourtant, une cordonnerie, ça vous marque, à cause de l’odeur du cuir et du cirage, du désordre qui y règne… Quelqu’un avait bien ressemelé mes bottines, et ce quelqu’un tenait sûrement une échoppe. La cordonnerie ne se pratique pas à domicile. Alors ? Ces mystères me chagrinaient, et je ressentais une vive rancune à l’endroit de mon vis-à-vis.

            Et si je le giflais ? me suis demandé brusquement. L’idée m’a semblé excellente. Cette simple perspective me procurait un soulagement profond, et j’étais certain qu’une bonne claque sur son groin de malappris me remettrait les idées en place.

            Malheureusement, je n’ai pas eu le temps d’exécuter mon projet. Le vilain drôle a quitté le compartiment et est descendu du train. Je me suis rendu compte alors que nous nous étions arrêté. mais ce n’était pas le terminus, puisque le train repartait déjà.

            Une idée tout-à-fait désagréable m’a effleuré. Et si ma destination se trouvait être avant le terminus ? Comment savoir ? Peut-être l’avais déjà ratée ? Combien d’escales avions nous effectué depuis le départ ?

            J’ai fouillé mes poches, à la recherche de mon billet. Introuvable ! J’ai regardé sous ma banquette. Rien. Je me suis adressé à la jeune fille en face de moi.

            — Vous n’auriez pas vu mon billet ?

            Elle m’a considéré avec une expression vague et effrayée. Mon Dieu ! Ce que cette toute jeune fille est vieille, ai-je songé. C’était frappant, à tel point que je n’ai pu m’empêcher de le lui dire.

            — Vous avez du culot d’être aussi vieille, à votre âge !

            Elle n’a eu aucune réaction. Tout au plus un voile de désolation a adouci sa présence, si bien qu’elle est redevenue jolie. Mais bientôt elle aussi s’est évaporée à l’occasion d’une de ces escales que je n’entendais pas venir.

            Les autres voyageurs ont pris le même chemin. Un à un, ils descendaient du train, et cela provoquait à chaque fois des quais d’une singulière tristesse, où l’on arrivait sans accueil et d’où l’on partait sans adieu. Il faisait sombre et des averses y monologuaient en langue étrangère, incompréhensibles et désespérantes. Il fallait vraiment un motif impérieux pour s’arrêter dans des endroits si dépourvus d’agréments. Voilà ce que je me disais. Mais c’était pour fanfaronner. Car à mesure que nous avancions, je voyais bien que le temps se détériorait : quand mon tour viendrait de descendre, il n’y aurait sans doute plus rien… le souvenir des derniers souvenirs que j’avais cru, à tort, conserver, quelques paroles distraites à leurs sens,

            Je suis resté seul. Le train a ralenti. Les coups de sifflet de la locomotive s’espaçaient, de même que les exclamations des roues sur les rails. A croire que la compagnie ferroviaire avait de moins en moins de choses à faire savoir. Enfin, le contrôleur est apparu sur le seuil du compartiment et a dit : « à nous ! vous êtes le dernier de la matinée. »

            J’ai su alors que nous étions arrivés au terminus. Je suis descendu sur le quai aussi silencieux qu’un dimanche. Le contrôleur était toujours en face de moi, bizarrement en civil. Il me tendait une main secourable. Pourtant, j’étais déjà descendu du wagon. Je n’avais pas besoin de son aide.

            — Comment allez-vous aujourd’hui ?

            Que lui répondre ? Je n’allais pas bien, c’était évident. La faute à ces voyages faits de bric et de broc, sans queue ni tête, qui commencent là où ils devraient aboutir et vice versa. Des voyages qui vous retournent le monde comme une vieille chaussette… Après, comment savoir où on est réellement ? Comment savoir qui on est ? Voilà ce que je lui ai demandé, à ce contrôleur de pacotille, dites-moi, vous qui prétendez tout savoir, on est où ? On fait quoi ?

            Mais lui continuait de me tendre la main.

            — Ne vous énervez pas, venez vous asseoir.

            — Et vous ? me suis-je récrié. Qui êtes vous ?

            — Je suis médecin. je vais vous ausculter, comme tous les mardis matin.

            Alors moi… mettez vous à ma place ! j’ai levé le bras et j’ai crié « porteur ! porteur ! » J’avais ma valise, mon panier à pique nique, mes journaux, mes pesantes responsabilités et ce désordre d’idées si volumineux que j’avais eu toutes les peines du monde à boucler ma conscience avant le départ… C’est un porteur qu’il me fallait, pas un médecin !

            Mais de porteur, point. Juste ce faux médecin qui donnait un air de fausse gare à là où nous étions. La fausseté, voilà ce qui me frappait. La fausseté de tout. Le quai de moins en moins crédible, les rails qui avaient une manière sournoise de revenir vers nous avant d’atteindre l’horizon, aucune sortie en vue… Une gare sans sortie !

            Le médecin me regardait avec un demi sourire qui voulait dire tout et n’importe quoi. J’ai décidé de porter ma valise moi-même…

            Elle avait disparu ! Disparu ! Pourtant, c’était dedans que se trouvaient toutes les réponses… j’en étais sûr à présent. C’est pour ça qu’elle était si lourde. Dans ma valise, les moments si précieux de bonheur, les noms des êtres que je chéris, dont je recommence à discerner comme un vague contour, en dépit du fait qu’ils s’effacent aussitôt que je crois enfin les ressaisir. C’est une telle souffrance, savoir que je ne sais plus ceux qui m’aiment, vous comprenez ? Ici, ça me revient, mais pas assez pour que je puisse me réfugier dans le réconfort de leur affection. C’est pourquoi je veux remonter dans le train, mais le médecin m’en empêche.

            — Vous ne pouvez pas.

            — Pourquoi, le train est reparti ?

            Pourtant je n’ai rien entendu.

            — Il n’y a pas de train, me répond le chef de gare.

            — Pas de train ?

            Une profonde détresse m’envahit.  Pas de train ? Mais alors pourquoi est-il chef de gare, ce foutu médecin ? Pourquoi voulez-vous me retenir ? Ici, je souffre, docteur, car je me souviens que je ne me souviens plus de rien. Ici, je sombre dans une solitude atroce, non parce que j’ai été abandonné, mais parce que j’ai abandonné ceux qui m’aiment, faute de pouvoir me remémorer autre chose que la certitude toute théorique d’avoir été un époux, un père et un camarade, pour des gens dont les visages sont à tout jamais effacés.

            Laissez-moi reprendre le train, docteur, laissez-moi retrouver ces fugitifs mensonges vallonnées, ces fleuves tirés à la règle, ces plaines vides où mon imagination somnole quand elle est trop fatiguée d’inventer des paysages. Franchement, docteur, franchement, pourquoi voulez-vous m’arracher à ce périple immobile et sans fin où, faute de tout souvenir, les regrets n’existent pas ?

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