Que chacun de mes mots soit sot, chacune de mes idées vidée, chacune de mes phrases rases     et     revoici la peur de la page blanche.

Déjà vingt cinq mots couchés péniblement sur cette feuille qui en a d’ores et déjà perdu son statut de page blanche. Croyez-vous que pour autant ma peur ait perdu de sa stature, comme s’il suffisait d’écrire que l’on a peur pour être rassuré ? J’ai bien peur que non, comprenez par là que j’ai peur d’avoir peur.

Peur d’avoir peur. Est-il d’autres émotions dotées de cette auto-référentialité ? On n’est pas heureux d’être heureux, fier d’être fier, jaloux d’être jaloux. On est heureux, fier, jaloux, un point c’est tout.

A l’inverse, je peux à la marge être heureux de ne pas être heureux si je choisis une existence masochiste, fier de ne pas être fier si je fais de l’humilité un sacerdoce, jaloux de ne pas être jaloux si l’envie pourrait me procurer une motivation que je reconnais chez d’autres. Et tout cela à la marge, de ma page aussi.

Peut-on avoir peur de ne pas avoir peur ? Je ne parle pas de ces peurs ludiques volontairement contractés dans les pièges d’un manège à sensation ou devant un film à suspens. Je parle des peurs de la vie, les vraies, celle de manquer, de faillir, de mourir et la pire de toutes paraît-il, de ne pas être aimé.

Ces deux cent cinquante mots sans lesquels ma page serait encore blanche me démontrent que la peur peut s’avérer bénéfique, à l’égal de la douleur sans laquelle la vie est invivable. A ne plus ressentir aucune peur, je peux tout à fait me lancer dans les entreprises les plus grandes mais aussi dans des aventures fatales pour moi ou pour autrui.

L’Histoire a loué Pierre du Tellier, notre chevalier Bayard national qui, allié à Paul de Chames et Jacques de Mailles, ses fideles compagnons d’armes n’éprouvait aucune peur, y compris celle d’avoir peur. Sans vouloir affubler Pierre, Paul, Jacques de tous les reproches, je peux dire sans affabuler que leur irrespect de la pétoche n’en fait pas des personnages de si grande valeur car toute peur n’est pas bonne à combattre, même vêtu d’une armure. Il y aurait ainsi de bonnes et de mauvaises peurs, des peurs salutaires et d’autres néfastes, celles du « courage fuyons » qu’il faudrait écouter et celles du « qui ne risque rien n’a rien » qu’il faudrait ignorer, voire inversement.

Je marche la nuit dans une rue mal éclairée. Soudain, un énorme chien s’avance vers moi en me menaçant de ses aboiements et de ses crocs. La peur qui me saisit restreint ma réflexion à un choix simple : avancer ou reculer.

Nul doute que face au chien, le chevalier Bayard aurait poursuivi sa route, même sans armure comme il le fit sur le pont de Garigliano, celui de Naples, sous la menace de l’armée espagnole.

Je marche la nuit dans une rue mal éclairée. J’imagine que soudain un énorme chien s’avance vers moi en me menaçant de ses aboiements et de ses crocs. Comme la peur me gagne,  je me tiens sur mes gardes dans l’éventualité d’un tel évènement aussi improbable qu’imprévisible, mais somme toute possible. Le chevalier sans peur ne fit pas sienne une telle posture alors qu’il couvrait la retraite de l’armée française face aux troupes italiennes à Rovasenda dans le Piemont. Le coup d’escopette qu’il reçu lui fût fatal.

Je m’imagine marchant la nuit dans une rue mal éclairée et que soudain un énorme chien s’avance  vers moi en me menaçant de ses aboiements et de ses crocs. Les rues sont dangereuses la nuit, surtout lorsqu’elles sont mal éclairées. On peut y croiser n’importe quel animal dangereux prêt à vous agresser, c’est bien connu. J’en ai la chair de poule, mon cœur s’affole. Quoi de plus normal ? Après tout, j’ai peur donc je suis. A l’époque du chevalier Bayard, aucune rue n’était éclairée. Inutile de dire que Jacques, Paul, Pierre ne se faisaient aucune sueur  froide à s’en faire peur.

Je m’imagine, pensant à une marche la nuit dans une rue mal éclairée et que soudain un énorme chien s’avance  vers moi en me menaçant de ses aboiements et de ses crocs. Je souris à l’idée que la peur est à nos émotions ce que la douleur est à notre corps : un avertisseur, un appel à la sagesse et une prise de conscience de notre existence.

Continuons d’avoir peur, mais point trop n’en faut.

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Avril 2013

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