–                 Attentionnn !… Silennnce… on tourne !

–                 Non Max, on ne tourne pas…

–                 Comment ça on ne tourne pas ?

–                 Non, on ne tourne pas ; Clara ne veut plus parler

–                 Que se passe t-il ? Elle était prête… Elle avait dit qu’elle déballerait tout !

–                 Eh bien maintenant elle dit non ! Plus exactement elle ne dit plus rien, rien du tout !

–                 Elle nous fait la gueule ?

–                 Non, elle fait la grève, grève d’interview !

–                 C’est impossible ! Elle ne peut pas nous faire ça ! Elle ne peut pas se taire maintenant ! Elle avait promis un scoop !

–                 Terminé ! Elle ne dira rien de plus !… Max, essaie de l’interroger toi ! Moi, je suis à bout ! Elle ignore superbement mes questions et se moque de mes supplications !  Elle est drapée dans son silence, muette comme une tombe !

–                 Bon, je m’y colle ; ça ne devrait pas être sorcier tout de même !…

Joe, tu nous laisses seuls.

Eh vous tous, sortez de là maintenant ! Décampez !… Mais, bon sang, taisez vous, vous gênez l’enregistrement d’à côté !

Perchée sur son tabouret au milieu du vaste studio insonorisé, Clara se tient raide, bras croisés, yeux baissés, dans une attitude de totale fermeture, autrement dit d’ostensible résistance. Je la fixe, longtemps, avec intensité.

Soudain, elle relève la tête ; ses yeux noirs et farouches dardent leur regard sous la barre de sa frange ; elle les plante dans les miens. Ils disent : non ! Non, je ne dévoilerai rien à votre foutue caméra ! Je ne dénoncerai personne, jamais ! Vous m’avez cueillie à un moment particulier, mais inutile d’espérer et d’insister, c’est clair je n’ajouterai rien !…  Allez vous faire voir espèces de journaleux des infos pourries !…

Elle n’a pas prononcé un traître mot cependant j’entends distinctement ces phrases dans l’espace oppressant creusé par le silence. La moquette absorbe mes pas ; les panneaux de feutre étouffent le moindre frôlement. Je perçois à peine sa respiration régulière et rapide, mais je sens sa détermination sans faille, ce « non » définitif chevillé à son corps d’animal traqué, tous sens aux aguets. Elle a bâillonné l’affaire et l’étouffe. Elle sait que j’en connais certains détails, que j’ai réuni des éléments compromettants, mais que je ne pourrais rien en faire si on en restait là. Et, justement, elle a décidé d’en rester là et d’imposer sa chape de plomb.

Le temps me manque ; je ne peux prolonger ; on m’attend…

L’enveloppe de silence qui protège Clara m’indispose. L’atmosphère devient de plus en plus pesante, quasi insoutenable, insultante. Je me sens horriblement mal à l’aise, aux prises avec d’abominables sentiments et d’abjectes idées. Je ne sais comment lui extorquer les mots qu’elle se refuse à livrer ? Dois-je la secouer, la brusquer, la menacer, la cogner !… Quoi ! Qu’es tu entrain d’imaginer là ?… Tu t’apprêtes à faire ce dont tu as profondément horreur et qui s’oppose à ta sacro-sainte ligne de conduite. Décidément, tu es bien comme tes confrères de la télé ! Que ne ferais tu pour obtenir  révélations et confidences ? Jusqu’où irais tu pour glisser quelques informations juteuses à l’antenne ?... Je me sens moche, et vil,  et impuissant, et coupable… Je me déteste !

Elle doit le ressentir dans sa bulle de silence ; de silence provocateur et violent ; de silence d’avant l’orage, mais qui n’éclatera pas. Elle reste comme agrippée à son rocher… Qu’est-ce qui pourrait la persuader de lâcher prise ?

La lampe rouge au-dessus de la porte du studio se met à clignoter…

–                 Dis, Max, ça fait vingt minutes que tu es en tête à tête avec elle… Alors, tu le tiens ton interview ? Elle a craqué ? On peut rentrer ? Les techniciens s’impatientent…

–                 Joe, donne moi encore quelques minutes veux-tu ?

Moi, d’habitude si sûr de moi, auréolé de ma réputation de tombeur, fort de mes kilomètres d’entretiens, habile à lever les inhibitions et à apprivoiser les craintes, me voilà  complètement déstabilisé. Cette fille échappe à mes techniques de pro des infos. Elle maîtrise ses nerfs, jugule ses sentiments, tient ses mots en laisse. Son silence passe mes insuffisances au laser et confisque ma langue.

Après tout, qu’ils aillent au diable avec leur reportage, leur interview, leur scoop du 20 heures : Toute la vérité sur l’affaire Clara et sa bande… !  A mon tour de me taire ! Vous ne saurez rien de plus, rien de cette histoire ! Désolé pour le faux suspens, l’attente infructueuse, et tant pis si cette fois les mots n’ont pas gain de cause. J’ai une envie folle de balancer quelques minutes de ce silence à l’antenne : « Attention, film muet ! Ecoutez ce grand blanc, bruissant de tout ce qui est retenu, lourd de révélations inavouées et d’émotions rentrées ! »… Mais, finalement, ne serait-il pas plus juste de penser qu’il n’y a rien à révéler, ou, mieux encore, que le silence de Clara est entrain de tout effacer et de faire en sorte que les choses qui sont arrivées ne le soient pas… En conséquence je rends les armes ; je clos la séquence ; j’enchaîne !

–                 Allez les gars, vous pouvez entrer, l’interview est terminée. On va passer à la suivante.

Clara se lève, s’avance vers moi, puis s’éloigne et disparaît aussitôt.

Quatre jeunes musiciens, qui piaffaient d’impatience derrière la porte, pénètrent dans le studio, s’installent bruyamment, accordent leurs instruments, chantonnent et s’interpellent. Il va falloir maîtriser les sons, régler les décibels pour que la musique et l’entretien passent distinctement ; mais ça c’est la routine ; je sais faire, et les techniciens également.

–                 Joe, cette fois, on y va !

Attentionnn !… Silennnce… on tourne !

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