Cela c’est passé il y a bien longtemps, dans une contrée que chacun reconnaîtra à l’aune de ses nostalgies. On ne la situe pas facilement sur une carte, mais nous savons tous, à notre manière, le chemin pour nous y rendre.

            Il y avait là un bout de côte revêche, arquebouté contre les assauts d’une mer pas commode, prompte à la colère, querelleuse même aux meilleurs moments de la belle saison. Bref, ce n’était pas un endroit de villégiature. De fait, seuls y passaient des pêcheurs, les inspecteurs du littoral, quelques vagabonds, et de rares marcheurs sportifs, qui allaient d’un pas martial, espérant l’achat d’une nouvelle jeunesse par la souffrance.

            Un jour apparut un homme assez âgé, d’allure dépenaillée. Les cheveux en bataille, enveloppé dans un grand par-dessus élimé, il avança sur la plage avec une précipitation revancharde, planta dans le sable une chaise pliante qu’il portait sous le bras, s’y installa et se perdit dans la contemplation de l’horizon.

            En dépit des rafales glacées et des embruns que le vent portait loin à l’intérieur des terres, il demeura assis jusqu’au soir, le regard fixé sur les vagues. Comme la lumière déclinait, il s’ébroua, replia la chaise et repartit avec la même démarche colérique.

            Seules les mouettes eussent été témoin de cette scène si elle ne s’était pas reproduite. Mais le lendemain, l’inconnu réapparut juste après l’heure du déjeuner. Ses souliers lourds et usés martelaient le sable d’empreintes vindicatives. Il alla se placer exactement au même endroit que la veille et de nouveau se mit à surveiller l’horizon d’un œil courroucé, comme s’il y avait là je ne sais quel garnement ourdissant bêtises et tours pendables / comme si celui-ci ourdissait je ne sais quel tour pendable. Il repartit le soir, avec la même expression de dépit.

            Le manège se reproduisit jour après jour. Des passants virent cet homme curieux, assis immobile face à la mauvaise saison. On en parla un peu. Des curieux firent le détour. La chose devint un sujet de plaisanterie pour les buveurs dans les bistrots de la région. De là, elle se répandit au cœur des foyers. Le vieux de la plage, comme on disait, entrait dans la légende locale.

            Quand les beaux jours revinrent, il y eut plus de monde pour venir constater le phénomène. Il était bien là, le vieux, carré dans sa chaise, avec son dos furibond qui décourageait toute approche. Qu’est-ce qu’il regardait, à l’horizon ? Qu’est-ce qu’il espérait ? Ici, il n’y avait jamais rien eu, à part les vagues, le vent, parfois un pauvre débris sans valeur, qui témoignait de faits captivants survenus au loin, là où les hommes vivaient pour de bon.

            Non, ici, il ne se passait rien. On pouvait au plus compter sur des tempêtes subalternes qui ne cassaient pas grand chose. C’est tout ce que l’horizon était capable de produire. Au moment de la guerre, on avait bien espéré un peu, mais bernique ! Le débarquement avait eu lieu ailleurs. La mer avait conservé sa virginité décevante, malgré le blockhaus construit par les Allemands, qui n’avait jamais tiré un seul coup de canon. La libération était venue, avec ses épopées pleines de bruit et de fureur, mais ici rien. Pas un obus, pas une bombe. Pas un mort, pas même un blessé léger, s’il on excepte l’adjoint au maire qui s’était foulé la cheville en courant annoncer la nouvelle du débarquement entendue sur Radio Londres.

            Donc, on le trouvait assez fendard, le papi, avec sa façon de scruter l’horizon comme si celui-ci allait pondre une surprise rien que pour lui. Le week end, il se formait un petit attroupement de badauds rigolards qui menaient grand chahut d’hypothèses sur ce que pouvait bien attendre le vieillard. Celui-ci sûrement les entendait, mais il n’en laissait rien paraître. Son guet impavide se poursuivait. En face, l’horizon affichait sa rectitude avec la même immobilité butée.

            Ça pouvait durer longtemps !

            L’été arriva. Les curieux se firent plus nombreux. Certains finirent par venir avec des serviettes et des paniers de victuailles. Quitte à être là, autant en profiter pour faire trempette et pique niquer. C’est ainsi que la plage, en dépit de son absence de charme, devint un lieu de détente balnéaire couru dans la région. Les voitures qui stationnaient en bordure de la plage tassèrent le sable et finirent par délimiter une sorte de parking.

            La saison froide revint. La foule se dispersa. Le bonhomme retrouva son affut solitaire. L’horizon lui faisait face de son écrasante immensité, mais il lui tenait tête, tous les après-midi, qu’il pleuve ou qu’il vente.

            La gendarmerie finit par s’émouvoir à l’idée de ce petit vieux blotti sur sa chaise, fouetté par les intempéries. On envoya deux jeunes auxiliaires pour le convaincre de renoncer au moins pendant l’hiver. Revêtus de leurs uniformes, ils se rendirent à la plage.

            — Et bien, Grand-Père, fit l’un d’eux. Vous ne croyez pas que vous seriez mieux à l’abri, par ce froid ?

            Il les regarda avec une expression extrêmement contrariée et glapit :

            — On a encore le droit de s’asseoir où on veut, dans ce putain de pays !

            Toujours revêtus de leurs uniformes, malgré le costume qu’on venait de leur tailler, il rentrèrent en référer à leurs chefs. Ceux-ci, peu soucieux d’affronter les frimas, déclarèrent :

            — S’il veut crever de froid, c’est son affaire. Après tout, il est majeur.

            Ce fut l’unique tentative des autorités. Il y eut des jours de gel, et même de la neige. Mais l’étrange personnage ne manqua jamais un après-midi. On ne savait pas où il dormait, s’il vivait seul ou en couple. On ne le voyait jamais se ravitailler dans les marchés des villages environnants. A heure fixe, il apparaissait sur la plage, son fauteuil sous le bras, et s’installait toujours au même endroit.

            Les beaux jours revinrent, et avec eux les badauds hilares, plus nombreux que l’année précédente. Des vendeurs à la sauvette apparurent dans leur sillage, gaufres, glaces, colifichets et articles de plage. Ce fut une saison très réussie, la plage empestait l’ambre solaire, les transistors braillaient, des idylles se nouaient, des adolescents faisaient hurler leurs cyclomoteurs. Il y eut même quelques rixes et de la tôle froissée sur le parking.

            Imperturbable, le pépé montait la garde.

            C’est au cours de la troisième année que la rumeur se répandit. On affirmait que des vacanciers, embusqués derrière la chaise, avait vu l’horizon s’incurver dans le sens inverse à l’arc terrestre. Les extrémités s’étaient relevées vers le haut. Pas de beaucoup. Il avait fallu un œil exercé pour s’en apercevoir. Mais le fait est que l’horizon avait souri !

            L’histoire fut colportée selon plusieurs versions. Pour les uns, il y avait là un mystère naturel, effet de la relativité générale ou de je ne sais quel phénomène quantique, que l’observateur, assurément un savant reconnu venu ici incognito, s’efforçait de mesurer. Pour d’autres, c’était le vieillard lui-même, doté de pouvoirs surnaturels, qui produisait ce prodige par la seule force de son regard.

            Partisans de la thèse scientifique et des évènements occultes convergèrent pour constater de visu le phénomène, et accessoirement affirmer la prééminence de leur version. Il s’ensuivit un fort battage sur le coin de plage perdu, avec débats, controverses et empoignades. Certains voulurent prendre le vieillard à témoin, mais ils furent rembarrés avec une telle virulence que la règle fut vite prise de laisser celui qui en était le principal instigateur à l’écart de tous les débats.

            D’autres curieux vinrent aussi, qui se foutaient éperdument de l’horizon, des pour-la-science et des contre-le-rationnel. Ils étaient simplement attirés par le folkore qui régnait à présent dans ces parages, et qui rehaussait bains de mer et cures de soleil d’une touche de divertissement.

            Pour recevoir tout ce monde, on élargit la route, on bétonna le parking, on fit des chemins d’accès à la plage. Les marchands ambulants et les échoppes provisoires firent place à des bâtiments en dur, qui bordaient une promenade goudronnée. On amena l’eau, l’électricité et le téléphone. Des restaurants ouvrirent, ainsi qu’un hôtel.

            Les années passaient. Le succès de la plage où l’horizon souriait ne se démentait pas. Le guetteur était toujours là, et on continuait à se demander : «mais que peut-il bien attendre ?»

            S’il y a bien une chose que ce prodigieux vieillard faisait comme tout le monde, c’était vieillir. Oui, il se fripait, se racornissait, se ratatinait, de plus en plus frêle et décati. A présent, il avançait d’un pas hésitant, appuyé sur une canne. Il peinait dans le sable, traînait la chaise derrière lui et la dépliait avec mille difficultés. Mais si quelqu’un offrait de l’aider, c’était toujours le même refus cassant et dédaigneux.

            Des villas furent construites, d’autres hôtels, une place. l’économie fleurissait. Là où, avant l’arrivée du vieillard, il n’y avait que la côte et une végétation éparse, s’élevait un bourg. Les pour-la-science et les contre-le-rationnel continuaient de débattre. Ils avaient créé leur centres d’étude respectifs avec salle de conférence et hall d’exposition. Mais on ne voyait plus beaucoup l’horizon sourire. A vrai dire, celui-ci était d’une rectitude absolument banale qui risquait de porter tort aux affaires. Aussi, l’association des commerçants décida de lancer une campagne d’information pour faire savoir qu’en réalité le pépé sur la plage attendait autre chose.

            Oui, mais quoi ?

            Quelque part, très loin, à la ville, là où les hommes s’agitent pour un oui ou pour un non, un journaliste apprit l’histoire et décida d’aller y voir de plus près. Il se présenta par un bel après-midi, fonça vers la plage, et sans le moindre égard pour la convention tacite de silence qui avait fondé la coexistence entre le pépé aux aguets et la petite communauté qui se développait derrière lui, il tendit un micro et demanda :

            — Vous pouvez me dire ce que vous attendez.

            Les baigneurs observèrent la scène avec effroi, conscient qu’ils assistaient à un sacrilège. Le vieillard toisa le reporter avec une expression d’extrême exaspération et glapit :

            — Vous croyez que je serais ici si je m’en souvenais ?

            Ce fut une déception cruelle. Et même une déconvenue. Les pour-la-sicence et les contre-le-rationnel en étaient pour leur frais. Les passionnés de mystère, les illuminés de toute sorte sombraient dans le ridicule. La marge bénéficiaire des commerçants était sur la sellette. Il y eut de la colère. On parla de procès, mais sur quelle base porter plainte. Certains lancèrent l’idée d’un lynchage qui plut beaucoup, mais ne se traduisit pas en actes : on n’était pas au far west et il manquait à la populace l’agressivité désinvolte du cowboy.

            Donc, on avait bâtie une jetée, une promenade, des maisons, des commerces, des attractions… tout cela pour rien ? Tout ce tintouin pour rien ! Pour un petit vieux trahi par sa mémoire !

            Comme les hommes n’aiment pas s’avouer leurs erreurs, on conserva la jetée, la promenade, les maisons les commerces, les attractions… et on continua à y habiter.

            D’autres personnes passèrent, et voyant de la vie, s’arrêtèrent. Le hameau grossit. Il fallut réglementer le stationnement, établir des sens interdits. Un jour on ouvrit même une gendarmerie où somnolaient deux pandores en fin de carrière. Le bourg avait rejoint la civilisation.

            Le vieillard mourut, prouvant par là son appartenance à une indécrottable normalité.

            Et puis le progrès fit son œuvre. Les hommes inventèrent la télévision, les ordinateurs, internet. Plus personne ne regardait l’horizon. On s’en figurait d’autres, plus lointains, plus chargés de promesse, dessinés sur les écrans.

            Mais derrière le chahut des vagues ou le plat miroitant des heures chaudes, l’horizon, le grand, le vrai, était toujours là. peut-être lui arrivait-il de sourire encore, mais il n’y avait personne pour s’en étonner. Aujourd’hui, la petite station balnéaire s’appelle toujours «L’horizon souriant», sans que nul ne puisse expliquer d’où vient ce nom assez ridicule.

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