Il s’est approché de l’écran. Dans la salle de contrôle, tous les ordinateurs étaient en veille. La climatisation maintenait un bruit de fond rassurant. Il resta longtemps, les mains posées sur son
bureau. Il gardait les yeux fixés au-delà des vitres, vers le lointain de la nuit. Il  a jeté un regard distrait sur le flux d’images retransmises  par le satellite. Il s’est dirigé vers la machine à café où il a croisé son collègue qui venait prendre la relève. Il  n’y avait rien de particulier à signaler.

Une frange de lumière vers le détroit dessinait la courbe du pont en contre-jour. Dans la boutique l’écran de télévision se reflétait dans la glace au-dessus du comptoir. La peinture verte des murs
renforçait l’impression d’aquarium. Le ronronnement du congélateur s’amplifiait par instants. Il est sorti sur le trottoir. Une brume montait de la mer  et voilait les piles du pont. Il héla le porteur de thé.

Les tentes se dressent sur la rive. Des milliers de fantassins dorment encore dans une aube humide.   Alexandre est sorti.  Il marche sur la plage. Le bruit de la mer apaise les battements de son cœur. Il est
arrivé sur le sol ennemi. Il sait qu’il avancera méthodiquement  jusqu’à l’affrontement final. Puis il ira plus loin encore jusqu’au delta du grand fleuve africain et il rêvera infiniment de l’orient inaccessible.

La tempête de sable a ralenti la marche du convoi. Les lourds chariots rangés sur le bas-côté de la route ressemblent à de gros insectes tapis dans l’attente de leur proie. L’Empereur s’est réfugié sous une tente rapidement dressée dans une anfractuosité du canyon. Les gardes se tiennent debout, la
nuque fléchie pour résister aux assauts du vent. L’Empereur Hadrien rêve d’oasis et de palais ouverts sur des péristyles ombreux. Il sait que l’attend la grande cité mésopotamienne. Il est sorti. Des vagues
de sable rouge  voilent l’horizon.

Au matin, il a croisé son collègue. Une anomalie sur l’écran laissait penser à une défaillance du satellite. Il faudrait attendre encore un tour de terre, pour interpréter l’image voilée. Il n’est pas allé directement vers les écrans. Il reste debout devant la fenêtre. Il pressent ce qu’il va découvrir. Les hommes en noir appliqueront strictement ce qu’ils ont décidé. Il  a fermé les yeux. Le grand temple a
surgi dans la mémoire d’avant l’exil, ses centaines de colonnes dressées dans la lumière rosée du couchant.

Il a  dégusté le thé brûlant, les yeux rivés sur le pont du Bosphore où le trafic s’est densifié. Il va ouvrir la boutique. Il a allumé la télévision. Le commentateur analyse deux images satellites qui confirment
la destruction du grand temple de Bêl dans la vieille cité de Palmyre. Il n’a jamais vu le site archéologique. Il a eu juste le temps d’échapper au massacre des hommes en noir. Sous la bâche du
camion, il ne voyait que des vagues de sable qui voilaient l’horizon.

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