Tranquille, méthodique, Yves descend verre après verre.

Accoudé ; dos voûté sous le ventilateur.

Seul ; en lui-même.

Métronome du zinc, il emplit son verre, le vide, recommence.

Fait mécaniquement couler le liquide, les yeux rivés au fond du miroir.

Sans plaisir ; sans crainte.

En connaissance de cause ; comme par devoir.

Rien ne presse ; il sait ce qu’il veut, et jusqu’où il ira.

Il est là pour ça, pour cet état pressenti, attendu, calculé.

Ce moment qu’il retarde, il y tend de tout son être.

Bientôt il atteindra le point de bascule où tout va chavirer.

Yves n’a rien à arroser, rien à fêter, rien.

La vie lui a joué un tour de cochon.

Et une vie comme ça, ça se paye en liquide.

Alors, il est à la tâche.

Agrippé à la barre de cuivre, appliqué, mobilisé.

Surveille ses mouvements, et malgré lui, s’abandonne à des gestes incontrôlés.

Pianote. Tapote. Tremblote.

Lève son verre en s’aidant de l’autre main.

Sa langue tourne sur le bord et le cristal chante.

Regard droit, devant.

Lucidité apparente, inquiétante.

Il égrène son chapelet de verres.

Yves n’a jamais connu l’ivresse créative.

Ne fait pas rimer ses verres.

Rimbaud n’est pas son frère.

Doute de l’inspiration, de l’extase dans les vapeurs d’alcool.

Inapte aux fulgurances poétiques, il taxe d’imposteurs les poètes enivrés.

Brouillons, balbutiements, bafouillis, baragouins… pouah ! de la bibine !

Délibéré, il poursuit son entreprise de descente au fond.

Mineur de ce qui mine sa vie.

Peu à peu, perd son contrôle.

Sombre dans l’incohérence, le vertige, et l’oubli.

Maintenant il n’est plus sur ses gardes.

Maintenant le passé remonte et brûle sa gorge.

Maintenant ses mots insensés se fissurent.

Maintenant il tourne autour du poteau, boxe le vide, esquisse quelques pas en crabe,

empoigne la bouteille, fait tinter le goulot sur ses dents, puis ouvre sa braguette,

verse le whisky, et dit… « cul sec ! ».

Les jambes de son pantalon pissent la poisse de sa vie.

Ce soir encore, affaire payée, liquidée !

Octobre 2014.

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